Obsolescence programmée : un désastre (aussi) psychologique

Posté par Serge Tisseron le 18 octobre 2014.

Quand on pense à l’obsolescence programmée de nombreux objets qui nous entourent, c’est aussitôt la question écologique qui vient à l’esprit. Et à juste titre. Le mode de consommation qui nous oblige à nous débarrasser d’objets dont la durée de vie a été artificiellement limitée est catastrophique pour l’environnement, et encore plus quand il s’agit d’objets numériques dont certains composants sont particulièrement toxiques. Mais il existe un autre aspect de ce problème. La pratique qui consiste à réduire d’année en année la durée de vie de nos objets familiers est de nature à affaiblir l’investissement dont ils sont la cible, et à précariser gravement notre sentiment de continuité au monde.

Un irrésistible attachement

L’être humain a toujours eu tendance à s’attacher à ses objets, comme en atteste le fait que de nombreux propriétaires aient tenu, tout au long de l’histoire, à se faire enterrer avec ceux qui avaient accompagné leur vie, notamment leurs armes et leurs outils. Et il a toujours eu tendance à les « anthropomorphiser », c’est-à-dire à leur attribuer des émotions, voire des pensées semblables aux siennes. Tous les pays ont produit des légendes dans lesquels un objet prend soudain son autonomie et fait seul le travail que son propriétaire devait faire avec lui. La difficulté où se trouve notre culture de penser la technologie n’est pas seulement liée à la méconnaissance de la nature et de l’essence de la machine, comme l’écrivait Gilbert Simondon. Elle trouve aussi son origine dans l’ignorance de la richesse et de la complexité des relations qui nous unissent à nos objets familiers. Notre culture a engendré un véritable refoulement de ce que nous mettons de nous-mêmes dans nos objets, au point parfois de ressentir de la honte pour l’attachement que nous éprouvons pour un ustensile hors d’usage et pour le désir que nous avons de le garder près de nous. Les expériences singulières que chacun d’entre nous peut avoir avec un vêtement ou un meuble usagé, ou un objet ayant appartenu à un ancêtre, sont pourtant essentielles.

Notre obscur désir pour les objets

En fait, nous sous estimons aujourd’hui l’importance des liens affectifs qui nous unissent à eux parce que les interactions possibles avec eux sont limitées. Mais bientôt, avec les robots, cette méconnaissance ne sera plus possible. Nous devrons prendre en compte le fait que nous pourrons aussi les aimer, et que nous attendrons souvent de leur part un signe de réciprocité… Ils rendront évident l’obscur désir pour l’objet qui nous habite, pour paraphraser le titre d’un film célèbre de Luis Bunuel. C’est pourquoi l’obsolescence programmée des objets qui nous entourent n’est pas seulement un crime écologique. Elle constitue aussi un problème grave pour le sentiment de notre continuité au monde qui s’appuie en partie sur nos objets familiers, et qui s’y appuie de plus en plus dans un monde où l’environnement change très vite. Il est vrai qu’on peut toujours « romantiser » nos objets détraqués ou devenus inutiles parce que non compatibles avec les nouveaux. On décide alors de les garder pour leur beauté, ou tout simplement pour les souvenirs qui y sont attachés. Mais cette « romantisation » est d’autant plus difficile que les objets contemporains, sauf à y investir des sommes considérables, n’ont plus la beauté des objets du passé faits à la main.

Vers des objets transformables et évolutifs

C’est pourquoi la psychologie et l’économie se rejoignent pour nous inviter à consommer autrement. Il nous faut réfléchir à des objets différents avec lesquels nous puissions avoir une relation différente. Peut-être des objets qui ne seraient pas condamnés à être démantelés pour être très partiellement recyclés, mais des objets qui s’inséreraient dans des cycles de vie stables parce qu’ils seraient capables d’évoluer en fonction des progrès technologiques. Ces objets utilisant la numérisation nous accompagneraient tout au long de notre vie et contribueraient au sentiment de notre continuité au monde, à la fois par leur permanence et par le fait qu’ils seraient capables de garder en mémoire l’ensemble des événements de notre existence.

Contre la fatigue d’impuissance, Reporters d’espoir lance le Solution MédiaLab

Posté par Serge Tisseron le 13 octobre 2014.

Le lundi 13 octobre s’est tenu au Palais d’Iéna le 5e prix « Reporters d’espoir ». Plusieurs distinctions ont été remises à des journalistes dont les interventions peuvent donner envie d’agir. En même temps, cette rencontre a été l’occasion d’annoncer le lancement du Solution MédiaLab, un nouvel outil destiné à étudier l’impact des médias sur notre sentiment de pouvoir agir, ou non, sur les événements. Au-delà des contenus, qui peuvent amener par exemple un journaliste a préférer l’image d’un bombardement spectaculaire à celle d’un convoi alimentaire, l’information est en effet aujourd’hui inséparable des technologies numériques qui en modifient profondément la réception, en suscitant trois formes de confusion sans équivalent par le passé.

Une triple confusion

La première de ces confusions est temporelle. Traditionnellement l’information nous arrivait quand nous décidions de lire notre journal ou d’allumer la radio ou la télévision. Mais aujourd’hui, avec les écrans partout présents, l’information nous arrive en tout lieu et à tout moment sans que nous puissions nous y préparer. Nous devenons les otages de l’info.

La seconde confusion provoquée par l’information est une confusion spatiale. Traditionnellement, nous découvrions les images des catastrophes avec les journalistes qui arrivaient sur place en même temps que les pompiers et les sauveteurs. Nous étions invités à connaître en même temps la souffrance et la solidarité. Mais aujourd’hui, les images que nous voyons sont très souvent filmées par des protagonistes du drame avec leur téléphone mobile. Nous ne sommes plus devant l’action, mais dans l’action, au cœur du drame.

Enfin, la façon dont l’information nous arrive aujourd’hui provoque une confusion d’intimité. Alors que le travail traditionnel des journalistes relevait d’un regard sur des événements publics, l’utilisation des smartphones et des réseaux sociaux nous plonge dans l’intimité des protagonistes. Et leur intimité fait irruption dans la nôtre. Ces trois confusions provoquent chez beaucoup d’entre nous une souffrance psychique que je propose d’appeler la fatigue d’impuissance.

La fatigue d’impuissance

L’être humain est doté de la capacité de pouvoir s’imaginer à la place de l’autre. C’est ce qu’on appelle l’empathie. Cette capacité est inséparable d’une composante d’action : ressentir la souffrance d’autrui suscite le désir de lui venir en aide, même si cette composante peut être inhibée, comme dans l’acte d’achever un ennemi blessé. Le problème est qu’avec les écrans, nos capacités de ressentir et d’agir sont séparées. Nous sommes invités à ressentir toujours plus sans jamais pouvoir agir sur l’événement. Les animaux que l’on place expérimentalement dans cette situation présentent des troubles somatiques et psychiques et nous ne sommes pas étonnés qu’il en soit de même pour nous. Transformés par nos écrans d’actualité en spectateurs terrifiés d’un monde sur lequel il nous semble impossible d’agir, nous développons une fatigue d’impuissance.

Sa première manifestation est la dépression. Le déprimé a le sentiment de ne rien pouvoir faire qui puisse changer sa vie. Mais à force d’imposer aux téléspectateurs de très fortes charges émotionnelles liées à des situations auxquelles ils ne peuvent rien, on finit par leur fabriquer une dépression. Certains n’osent même plus allumer la radio ou la télévision à l’heure des infos de crainte d’être submergés par la souffrance du monde. D’autres essayent d’oublier leur impuissance dans des activités répétitives et stéréotypées, ou bien dans des jeux vidéo d’action. De ce point de vue, si les jeux violents constituent bien une source de problèmes, la façon dont certains s’y engagent est elle-même la conséquence de la fatigue d’impuissance. La séduction suscitée par des causes extrémistes offrant un engagement immédiat ne sont pas non plus sans lien, ni le dégoût de soi dont témoigne toute une partie de la littérature contemporaine. Personne ne peut évidemment s’en accommoder, mais comment agir ?

De la mémoire de chacun à la résilience de tous

La connaissance et la valorisation des expériences positives du passé est un moyen de favoriser l’engagement, notamment par rapport aux catastrophes climatiques. Le site Internet mémoiredescatastrophes.org, « la mémoire de chacun au service de la résilience de tous » répond à cet objectif : toute personne ayant vécu une catastrophe est encouragée à y déposer son témoignage, sous la forme de textes ou d’images, mais aussi à créer un groupe ou à adhérer à un groupe existant, afin que les initiatives positives soient connues et fassent tâche d’huile. Le Solution MédiaLab lancé par « Reporters d’espoir » se fixe pour but de mieux comprendre l’impact d’une information anxiogène et les moyens d’une information constructive. Son projet correspond exactement à la définition qui est donnée aujourd’hui du mot de résilience. Après avoir été décrite comme une qualité individuelle, puis comme un processus lui aussi individuel éventuellement favorisée par un tuteur personnalisé, la résilience est maintenant conçue comme une force, et plus précisément comme une force collective. La résilience a fait sa mue, elle est passée des « moi » au « nous », et cela change tout. Là où la résilience individuelle raisonnait en termes d’information et de soutien personnalisé, la résilience collective pense en termes d’éducation, d’évaluation des vulnérabilités collectives, de confiance et de collaboration à travers des partenariats et des projets mutualisés. C’est dans ce cadre que le Solution MédiaLab trouve sa place : comme un moyen de mieux comprendre le rôle des médias dans la démobilisation, mais aussi dans la mobilisation possible de toutes les forces disponibles au service d’un monde d’espoir.

Etudiants, Serge Tisseron propose : Thèses, mémoires et Diplôme universitaire, n’oubliez pas de vous inscrire !

Posté par Serge Tisseron le 26 juillet 2014.

La rentrée scolaire approche ?

C’est l’occasion de rappeler ici que j’encadre des étudiants en thèse, et que je peux proposer plusieurs terrains de stage en relation avec mes axes de travail. Les sujets que je propose concernent mes deux centres d’intérêt actuels.

J’encadre tout d’abord des thèses autour des relations que nous entretenons avec les technologies numériques et les robots. Un étudiant intéressé par une étude sur les interactions entre enfants psychotiques et robots sera accueilli avec enthousiasme, pour une étude à réaliser en hôpital de jour.

D’autre part, j’encadre des thèses autour du vécu des situations de catastrophe, quelle qu’en soit la cause, naturelle, économique, sanitaire ou terroriste, et plus généralement autour des questions impliquant l’une ou l’autre forme de ce qu’on appelle aujourd’hui la résilience, que ce soit chez l’enfant ou chez l’adulte, dans des situations impliquant le collectif. Ces travaux sont proposés en lien avec le site « memoiredescatastrophes.org » que j’ai créé avec le concours du Ministère de l’Ecologie, du Développement Durable et de l’Energie (MEDDE).

Enfin, avec Frédéric Tordo, nous créons le premier Diplôme Universitaire (D.U.) entièrement consacré aux conséquences pour les sciences humaines et sociales des technologies numériques (dites parfois « du virtuel ») : « Technologies nouvelles et nouvelles pathologies : Théories du virtuel et applications en psychologie, santé, éducation et culture ». (Paris 7 Denis Diderot). Il s’agit de poser les bases d’une nouvelle culture du virtuel qui bouleverse tous les domaines, suscite de nouvelles formes de réseaux sociaux et d’organisation familiale, mais aussi des nouvelles formes de normalité et de pathologies émergentes. Le but de ce Diplôme Universitaire est de permettre aux professionnels et futurs professionnels d’acquérir des compétences professionnalisantes dans les domaines des psychothérapies (utilisation du virtuel comme médiation, indications en fonction des troubles psychiques, thérapies individuelles et groupales, etc.), de l’évaluation diagnostique (psychopathologie des nouvelles normalités et pathologies liées au virtuel, psychométrie des usagers excessifs, etc.), de la santé (psychologie et psychanalyse du virtuel avec le nourrisson, le jeune enfant, l’enfant, l’adolescent, le jeune adulte, l’adulte ; sociologie, médecine et neurobiologie du numérique) et de l’éducation (introduction au serious game, apprentissages et remédiations).

Inscrivez vous vite !

« Détox numérique » : halte à l’intox !

Posté par Serge Tisseron le 24 juillet 2014.

On parle beaucoup de « détox numérique » aujourd’hui. Il s’agit le plus souvent de passer une semaine à quinze jours dans un endroit retiré, sans Internet ni téléphone mobile. Il est bien évident que chacun peut tirer bénéficie de périodes pendant lesquelles il est invité à se recentrer sur lui-même, la nature et des relations de proximité, loin de l’agitation du monde. Le problème est qu’ici, il ne s’agit plus seulement de retrouver le goût d’une rencontre avec soi-même et les autres, mais de réaliser un « sevrage », sur le modèle de la cure de désintoxication alcoolique dont on sait largement qu’elle n’a jamais marché. Mais avant de parler de désintoxication, il est nécessaire de distinguer deux types d’utilisations des technologies numériques qu’on peut qualifier d’excessifs. Ni l’une ni l’autre ne sont d’ailleurs pathologiques, car elles peuvent être ponctuels et correspondre à un moment dans le rapport qu’un individu entretient avec. Mais l’une et l’autre sont « chronophages », et il est impossible de les distinguer si l’on s’en tient seulement au temps passé.

Usages d’apprentissage, usages de fuite

Tout d’abord, il y a ceux qui tiennent à utiliser ces technologies pour tout ce qu’elles peuvent apporter, et aussi pour éviter leurs pièges. Ils sont donc dans un apprentissage permanent et utile de leurs possibilités. Les nouvelles générations qui sont dans cette situation sont d’ailleurs plus méfiantes vis-à-vis du détournement de leurs données personnelles, et moins victimes d’arnaques en tous genres que les seniors qui les pratiquent moins. La seconde catégorie d’usagers considérés comme excessifs sont ceux qui utilisent de façon répétitive ce qu’ils maîtrisent de ces technologies pour éviter de penser aux difficultés de leur vie quotidienne, comme le chômage, la précarité ou la solitude. Il ne s’agit plus d’apprentissage, mais de fuite.

L’intox à la détox

Les stages de « détox numérique » sont évidemment inadaptés dans les deux cas. En effet, pour ceux qui désirent utiliser les technologies numériques au maximum de leurs possibilités, il n’y a pas d’autres choix que de les pratiquer sans cesse car elles ne cessent jamais d’évoluer. Quant à ceux qui désirent fuir les difficultés du monde, ils auront évidemment toujours d’excellentes raisons de vouloir le faire. Les programmes intensifs de « détox numérique » permettront sans doute aux uns et aux autres de penser à d’autres choses pendant une semaine ou deux. Mais que se passera-t-il à leur retour ? Toutes leurs habitudes associées à leur environnement habituel surgiront à nouveau et la tentation sera grande de renouer avec elles. C’est pourquoi ces programmes ne sont rien d’autre qu’une gigantesque arnaque. Cela ne veut pas dire que ceux qui s’y lancent n’y trouvent pas un apaisement et une satisfaction. Mais cela tient à leur caractère de retraite loin de l’agitation du monde et pas du tout au projet « de détox numérique ». Au moment où la communauté scientifique internationale insiste sur le fait que les usages intensifs des technologies numériques ne relèvent pas d’une forme moderne d’intoxication ou d’addiction, les vendeurs de « détox numérique » pratiquent en réalité l’intox à la détox…

Changer nos habitudes quotidiennes, ensemble

Si les technologies numériques ne produisent pas d’addictions, elles peuvent produire en revanche de très mauvaises habitudes, autant individuelles que sociales. Et encore plus si celles-ci sont partagées par les proches, les amis ou les collègues de travail. C’est pourquoi la solution à ces pratiques excessives n’est pas individuelle, mais collective. Et le premier groupe concerné est évidemment la famille. Cela commence par le fait de prendre le repas du soir sans télévision ni téléphone mobile, par la décision de couper le Wifi familial le soir à partir d’une certaine heure, et par un contrat passé entre les membres de la famille pour déposer son téléphone mobile sur la table du petit déjeuner à côté de son assiette au moment du coucher. Autour des technologies numériques, personne ne tient seul la solution de ses excès. Il n’y a de solutions que liées aux communautés dans lesquelles chacun s’inscrit, dont la plus importante est pour beaucoup d’entre nous la famille.

De fil en aiguille, ou comment une petite différence dans les centres d’intérêt a généré une batterie de stéréotypes sexuels

Posté par Serge Tisseron le 18 juillet 2014.

Dans un documentaire intitulé Le cerveau a-t-il un sexe ?, la réalisatrice Laure Delesalle s’interroge sur la place des stéréotypes sexuels. Un moment fort de son film relate une expérience dans laquelle des voitures en plastique et des animaux en peluche ont été distribués à des singes. Que croyez vous qu’il arriva ? Les petites femelles se sont intéressées plutôt aux peluches alors que les petits mâles se sont mis à jouer avec les voitures. Mais ne nous empressons pas trop vite de voir dans ce résultat une justification de nos choix culturels. L’explication des chercheurs à l’origine de cette expérience est en effet plus nuancée. Les petits mâles ont de nombreux jeux dans lesquels ils s’amusent à s’empoigner et à se jeter loin les uns des autres : ce qui est important, ce serait donc moins le goût pour les voitures que le fait que cet objet puisse être jeté, et jeté de façon prévisible. La petite voiture est donc le jouet parfait pour un jeune garçon qui aime jeter loin de lui quelque chose qu’il est sûr de retrouver là où il l’a expédié.

Des miroirs contraignants

Mais à partir de cette petite différence, notre culture a tissé d’innombrables stéréotypes qui ont contribué à renforcer des rôles sexuels marqués. Les petites filles préfèrent-elle des jouets immobiles ? Notre culture a décidé que ces objets seraient des baigneurs qu’elles s’amuseraient à habiller et déshabiller, et des poupées à talons hauts qu’elles installeraient devant des cuisines miniatures. Mais on peut tout aussi bien rester immobile devant un petit moteur qu’on monte et que l’on démonte de manière à en explorer les rouages... Dans le domaine professionnel, les stéréotypes aussi ont frappé : la petite fille aime-t-elle rester avec son jouet au même endroit tandis que le petit garçon court après des objets qu’il jette ? Et bien la petite fille va donc rester à la maison tandis que l’homme va travailler tous les jours à l’extérieur… Mais dans notre société actuelle, il faut bien constater que les déplacements sont souvent de courte durée et que la plupart des activités professionnelles sont sédentaires. En outre, on ne voit pas pourquoi la femme devrait rester à la maison tandis que l’homme va au travail puisque, finalement, ce travail consiste dans les deux cas à être immobile quelque part. Quant aux compétences supposées des filles en littérature et des garçons en mathématiques - autre stéréotype -, elles relèveraient de la même extrapolation. Puisque les filles semblent aimer rester à jouer au même endroit, elles vont donc tricoter la pelote du langage. Quant aux garçons, puisqu’ils semblent aimer jeter des objets et courir derrière, ils vont être encouragés à se lancer dans les mathématiques pour courir derrière le résultat d’une démonstration.

A qui profitent les stéréotypes ?

Alors, à qui profite l’extraordinaire bourrage de crâne que notre société alimente tous les jours avec les stéréotypes sexuels ? Aux hommes, bien sûr, car ces stéréotypes leur réservent souvent la plus belle part, mais pas seulement. Ils profitent aussi à ceux qui nous dirigent et à ceux qui nous vendent nos produits quotidiens, car il est bien plus facile de gérer un groupe dans lequel on peut répartir les sujets en deux catégories : ceux qui vont dans la case « hommes » et ceux qui vont dans la case « femmes ». Mais hélas, les stéréotypes sexuels arrangent aussi chacun d’entre nous. Dans la difficulté où nous sommes de nous définir, avoir quelques repères nous est bien utile. La généalogie en est un : si mon grand-père et mon père ont été médecins - ou boulanger, ou garde barrière... - , je peux décider que mon destin est de l’être à mon tour et cela m’épargne bien des questions angoissantes autour de mon orientation professionnelle. Avec les stéréotypes sexuels, c’est un choix bien plus important encore qui est régulé : le choix de savoir comment être dans son identité sexuée.

Renoncer au lourd fardeau de la liberté

Avoir des organes sexuels masculins ou féminins ne prédisposent en effet en rien à avoir un métier plutôt qu’un autre, un rôle plutôt qu’un autre, et, on le sait maintenant, un choix sexuel plutôt qu’un autre. Mais l’être humain a toujours été saisi d’angoisse devant l’éventail de ses possibilités. C’est pourquoi tant d’hommes sont prêts à renoncer au lourd fardeau de leur liberté. Le choix d’un régime autoritaire par un peuple libre en est un exemple, le choix des stéréotypes sexuels, en démocratie, en est un autre. Ma fille de six ans qui se dessine « grande » avec des boucles d’oreilles, des talons hauts et du rouge à lèvres a certainement l’impression qu’elle a ainsi résolu la question de son devenir. Et mon fils, au même âge, a mis un jour ma ceinture et m’a demandé, inquiet : « Papa, est-ce qu’ainsi j’ai l’air d’un vrai homme ? ». Les stéréotypes sexuels sont autant de petits cailloux qui balisent notre chemin à chaque moment de la vie. Le problème, c’est qu’à marcher dans ces chemins-là, nous risquons bien de passer à côté de nous-mêmes. Et si nous apprenions chacun à faire notre cocktail personnel de masculin et de féminin ?

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