Comment les candidats aux élections manipulent notre empathie

Posté par Serge TISSERON le 14 mai 2017.

Les élections sont passées. La passion est retombée. Les législatives s’annoncent, et on va probablement continuer à voir notre empathie largement manipulée par les différents candidats, exactement comme elle l’a été pendant les présidentielles. Nous ne votons pas en effet seulement pour un programme, mais aussi, et parfois surtout, pour un homme, ou une femme, dans lequel on reconnait quelque chose de soi. Alors, quelles leçons pouvons-nous tirer de ces manipulations passées qui puissent nous être utiles pour nous protéger pendant la campagne qui s’annonce ?

Plusieurs candidats, plusieurs stratégies

L’empathie est un édifice complexe qui associe plusieurs composantes. Dans sa forme tournée vers l’autre (car il en existe aussi une forme tournée vers soi appelée « auto empathie »), elle fait intervenir trois dimensions. La première est l’empathie affective qui permet d’identifier l’état émotionnel de quelqu’un et d’y participer, par exemple en étant triste avec quelqu’un que nous identifions comme triste. Elle est manipulée quand nous sommes poussés à nous apitoyer sur le sort d’une personne ou d’une communauté, puis sollicités pour aider une organisation supposée s’en occuper. La seconde composante de l’empathie est cognitive. Elle consiste à comprendre ce qu’attend notre interlocuteur, mais sans s’accompagner d’émotions particulières, de telle façon qu’elle peut être mise au service d’une manipulation sans honte ni culpabilité. Elle permet de faire croire à quelqu’un que l’on éprouve des choses que l’on n’éprouve pas, et à la limite qu’on est « comme lui », et que pour cela il peut nous faire confiance. Enfin, dans sa forme mature, l’empathie consiste dans la capacité de changer de point de vue émotionnel, et donc de porter un regard mesuré sur le monde. Or il se trouve que les cinq principaux candidats, dans leur projet de se construire une image attractive qui leur soit propre, ont diversement manipulé ces capacités chez leurs électeurs.

Les « candidats du peuple »

Commençons par Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen. Indépendamment de leurs programmes respectifs, tous les deux ont prétendu remplacer la manière feutrée et polie des discussions politiques en introduisant dans leur campagne le langage supposé authentique et sincère de tous ceux qui peuvent se sentir légitimement privés de parole publique. De ce point de vue, on peut dire que l’un et l’autre ont tenté de renouveler la performance de Trump. Intervenir à chaque fois comme quelqu’un qui a été longtemps empêché de parler, et qui s’accorde à bon droit la possibilité d’utiliser des formules brutales et tranchantes car il craint qu’on lui retire aussitôt la parole qu’on vient juste de lui donner. Mélenchon a ajouté à cette forme de manipulation de notre empathie une autre composante. Avec les vidéo tournées chez lui, genre « youtubeur », il a ajouté une dimension de proximité identificatoire supplémentaire : « J’entre chez vous, vous entrez chez moi ».

François Fillon

François Fillon ne pouvait pas prétendre, lui, mimer la posture de quelqu’un qu’on veut empêcher de parler dans la mesure où il a longtemps occupé un poste au gouvernement. Il lui était impossible d’utiliser le slogan utilisé par Mélenchon et Le Pen, à savoir « je suis comme vous, donc je vous comprends et je vous défendrai quoi qu’il arrive ». A défaut de pouvoir mettre en avant le statut de victime ordinaire semblable à ses électeurs, il a tenté de mobiliser l’empathie en se présentant comme la victime exceptionnelle d’attaques injustifiées et haineuses non seulement contre lui, mais aussi contre sa famille. Et pour cela, il a sans arrêt fait semblant de croire que les attaques dirigées contre lui, notamment pour avoir rémunéré de façon injustifiée sa femme et ses enfants, étaient dirigés contre eux, supposés innocents et fragiles ! Nous étions dans le même mouvement invités à le plaindre, à admirer son courage exceptionnel face aux attaques dirigées contre lui, et son dévouement indéfectible à ses proches.

Benoit Hamon

Benoit Hamon, dans son programme première manière, a joué sur l’opposition de ce qui serait dû aux machines et aux humains. Il a en effet associé la mise en place d’un revenu universel de base pour chacun et la création d’une « taxe robot », ce qui pouvait apparaître comme une façon d’opposer l’empathie pour les humains qui mériteraient de percevoir un revenu sans travailler, à l’absence justifiée d’empathie pour les machines qui, elles, devraient à l’inverse être taxées fortement. Cette proposition, qui pouvait sembler relever d’une forme d’humanisme généreux pénalisant les robots par empathie pour les humains aurait été une catastrophe pour la filière robotique française émergente et à terme pour l’ensemble de l’économie du pays.

Emmanuel Macron

Il n’a cherché à aucun moment à se constituer comme semblable à ses électeurs – son statut d’ancien banquier le lui interdisait de toutes les façons – et encore moins en victime. Il a plutôt cherché à montrer qu’il était celui que beaucoup de ses électeurs voudraient devenir. Il n’a pas travaillé son image pour dire « je suis comme vous » mais « je suis celui que vous désirez devenir, et que vous pouvez devenir, puisque j’en suis la preuve ». Appliquée à paraître en toutes circonstances bienveillant et gentil, calme et séduisant, il a semblé se faire le porte-parole des valeurs d’écoute et d’ouverture à l’autre dont nous aimerions nous-mêmes être capables plus souvent. D’où l’erreur de Marine Le Pen lors du débat qui l’a opposée à lui. En concentrant tous ses coups contre lui, elle a créé l’impression chez tous ceux qui étaient séduits par son image sans être convaincu par son programme qu’elle les attaquait eux-mêmes. Son sang-froid et sa capacité à faire appel à la raison en toutes circonstances alors qu’elle faisait appel aux émotions, a confirmé cette image d’un homme apparemment rationnel en tout et que rien ne peut détourner du chemin qu’il s’est fixé. Bien sûr, personne ne sait ce qu’il est vraiment, mais l’image qu’il impose de lui trouve une place particulière dans la configuration des manipulations d’empathie. Il ne se donne pas pour être comme nous, mais pour incarner notre idéal, et tout particulièrement par rapport à un public jeune qui peut se dire « si Macron y arrive, je peux y arriver aussi. »

Il va maintenant appartenir aux candidats aux législatives de choisir entre ces diverses stratégies. Il y a ceux qui privilégieront « Je suis comme vous », ceux qui diront « Je t’invite ce soir chez moi sur ma chaîne Youtube », ceux qui rugiront « On veut m’abattre (je pense à ceux dont la candidature suscite déjà des pétitions hostiles), mais je me battrai jusqu’au bout contre cette vilénie », et ceux qui souriront largement en vous regardant dans les yeux « Acceptez de voir en moi celui que vous aimeriez être ». Le spectacle ne fait que commencer, et il serait dommage qu’il nous fasse oublier le plus important : lire les programmes des candidats !

Mehdi Meklat et le mythe du double maléfique

Posté par Serge TISSERON le 23 mars 2017.

Jusqu’en 2015, sous le pseudonyme de Marcelin Deschamps, Mehdi Meklat a incarné, selon ses propres termes, « un personnage honteux, raciste, antisémite, misogyne, homophobe, sur Twitter.« Et il ajoute : »Les propos de ce personnage fictif ne représentent évidemment pas ma pensée et en sont tout l’inverse.« Mais peut-on se dédouaner de propos qu’on a soi-même tenus en invoquant un »double maléfique" ?

Un clivage qui commence dès le berceau

Il est devenu habituel d’évoquer le rôle des réseaux sociaux instantanés comme Twitter sur la libération de la parole, et sur ce qu’on appelle pudiquement « un comportement décomplexé ». C’est exact que l’anonymat incite à « se lâcher », mais les choses commencent bien avant, et pour comprendre les comportements, il nous faut évoquer les processus psychiques qui sont derrière. Les enfants grandissent aujourd’hui dans un paysage audiovisuel agressif et hyper sexué qui empêche l’installation du refoulement et favorise au contraire le développement du clivage. En effet, alors que le refoulement est un processus de défense qui gère des désirs dans l’expression sociale est interdite, le clivage gère des situations dans lesquelles la violence de l’environnement menace les repères et l’équilibre du sujet. Et c’est le cas du jeune enfant confronté aux images qui l’environnent.

Ce clivage banalisé est donc très différent de celui qu’avaient décrit les premiers psychanalystes qui s’y étaient intéressés. Il n’est pas seulement un processus destiné à protéger contre des situations extrêmes telles qu’une agression sexuelle ou un traumatisme de guerre. Il est d’abord mobilisé chez le jeune enfant par les images de publicité, les couvertures de revue, les actualités télévisées, et l’ensemble des écrans familiaux qui contiennent bien plus de charges agressives et sexuelles qu’il n’est capable d’en gérer.

Le rôle des outils numériques

Cette aptitude au clivage est évidemment ensuite renforcée par l’utilisation des outils numériques. Les jeux vidéo invitent l’enfant à incarner plusieurs personnages et donc à gérer des identités multiples. Aussitôt qu’il va sur les réseaux sociaux, il pratique de façon plus réaliste encore cette capacité à endosser des identités d’emprunt : les garçons jouent à se faire passer pour les filles et les filles pour des garçons, et nombreux sont ceux qui se font passer pour plus âgés qu’ils ne sont. Sans compter la possibilité des attaques anonymes. Enfin, la fonction SMS des téléphones mobiles permet de mener en parallèle plusieurs conversations à l’insu des divers protagonistes : une conversation avec les personnes présentes physiquement autour de soi et d’autres avec des personnes absentes physiquement, mais présentes à travers le réseau.

Cette gymnastique mentale et sociale crée un paysage psychique totalement nouveau dominé par le morcellement et l’adhésion sans distance aux normes du groupe dans lequel on se trouve. Ce qui paraissait pathologique hier est devenu la nouvelle norme. Les désirs dont l’expression sociale est interdite ne sont plus frappés de refoulement de telle façon qu’ils pourraient générer une névrose ou bien trouver une expression sublimée dans diverses formes de création. Ils cohabitent dans des espaces séparés et sont activés à tour de rôle selon les possibilités de l’environnement. La preuve en est que chez les artistes eux-mêmes, le travail de création a moins pour objet l’expression de désirs refoulés, qui n’existent d’ailleurs plus, que le rapprochement inattendu, provocateur ou poétique, d’objets ou d’images évoquant des situations ou des états mentaux habituellement clivés.

Un nouveau paysage psychique

Une fois admis que toutes les parties clivées d’un individu font partie au même titre de sa personnalité, il serait absurde de décider que la personnalité de chacun serait plus présente dans ses comportements socialement acceptables que dans ceux qui ne le sont pas. Et sur le plan social, ce serait évidemment encourager l’expression non contrôlée des parties clivées de chacun, notamment sous le couvert de l’anonymat permis par Internet. Deux erreurs sont donc à éviter. La première serait de considérer ces personnalités comme pathologiques et vouloir quelles intègrent leurs parties clivées dans une personnalité unifiée comme le XXe siècle l’a cru possible à un moment où l’environnement technologique était différent et organisait une relation à soi et aux autres différente elle aussi. La seconde erreur serait de considérer que l’autorégulation par chacun de ses comportements sociaux s’arrêterait là où le clivage commence. Bien au contraire, plus la culpabilité s’efface, en lien avec le déclin de la famille autoritaire et du refoulement, et plus il est important de rappeler les lois qui organisent la possibilité de la vie collective. Ne considérons pas les personnalités clivées comme pathologiques, puisque le clivage est devenu un processus psychique général et quasiment une nouvelle normalité, mais n’exonérons aucune de leurs facettes des sanctions pénales que leurs comportements peuvent appeler. Le « double maléfique » est une mythologie inventée à une époque où le refoulement régnait en maître et où le clivage, en tant que processus exceptionnel et extrême, suscitait la fascination du grand public et l’incompréhension des psychologues. Mais cela a changé. La personnalité unifiée a disparu du paysage social, il nous faut apprendre à vivre avec des parties clivées.
La liberté d’expression dont bénéficie aujourd’hui notre culture permet mieux que jamais d’éprouver et de penser la violence sans plus se la cacher. Mais il serait dramatique que disparaisse dans le même moment l’indispensable distinction entre vie psychique et vie publique. S’il est essentiel de ressentir et de penser violent, il l’est tout autant de ne pas agir violent, y compris dans cette forme de violence particulière que sont les mots.

De culpabilité, il n’y en a plus, et le paysage politique, hélas nous le rappelle chaque jour. Il ne s’agit pas de réapprendre le refoulement, qui consiste justement à cesser d’éprouver avec le risque de la névrose, mais d’apprendre l’autorégulation, qui est la condition majeure de l’aptitude à vivre ensemble.

Westworld, pourquoi fantasmons nous des robots doués de conscience ?

Posté par Serge TISSERON le 8 janvier 2017.

La dernière série télévisée de HBO, WestWorld, va probablement faire flamber encore un peu plus l’imaginaire de nos contemporains autour des robots. Elle prend en effet pour théâtre un parc de robots humanoïdes exactement semblables à des humains. Et comme on dit qu’il ne manque que la parole aux animaux pour qu’ils nous ressemblent tout à fait, certains des roboticiens qui les ont fabriqués ne sont pas loin de penser qu’il ne leur manque que la conscience. Certains de ces robots vont l’acquérir seuls au fil des épisodes, tandis que d’autres y parviennent guidés par leurs créateurs fascinés. Bref, toute la question de cette série tourne autour de la capacité d’émancipation des robots : acquérir une conscience, une volonté, un libre arbitre, et finalement un destin.

Réalité et imaginaire des robots

Il existe donc un fossé abyssal entre la manière dont les roboticiens conçoivent aujourd’hui leurs machines, à savoir comme des outils sophistiqués, et la façon dont ceux-ci sont présentés dans les œuvres de science-fiction, c’est-à-dire comme des créatures vouées tôt ou tard à acquérir ce qui fait le propre de l’homme, à savoir la conscience réflexive. À partir de ce constat, deux attitudes sont possibles. La première est de vouloir remettre nos concitoyens sur le « chemin de la réalité » en leur rappelant que les robots sont seulement des machines un peu plus compliquées que les autres, certes aussi éloignées d’un grille-pain que celui-ci l’est d’un silex taillé, mais ne méritant pas plus de divagations. La seconde attitude consiste à penser que ces mythes ont une fonction. S’ils n’en avaient pas, ils n’auraient jamais été inventés !
De façon générale, les mythes sont des outils qui permettent à l’homme de construire des représentations psychiques à la fois personnelles et partagées, autour de problèmes qui lui semblent le dépasser : la souffrance, la culpabilité, l’inceste… Ils participent ainsi au processus par lequel l’homme cherche à apprivoiser à la fois ce qu’il observe et ce qu’il ressent. Longtemps les mythes ont fait intervenir les dieux, ils s’en sont aujourd’hui affranchis. Et comme nous sommes de plus en plus dépendants de diverses machines, il est inévitable que les mythes en témoignent. Mais cela ne répond pas à la question : pourquoi la mythologie privilégiée autour des robots concerne-t-elle son devenir humain ?

Apprivoiser les robots en leur imaginant un cœur

Il y a trente ans, le roboticien Masahiro Mori a montré que le robot d’apparence humanoïde suscite un sentiment d’inquiétante étrangeté, et il l’a rapporté à sa ressemblance à la fois troublante et imparfaite avec l’être humain. Aujourd’hui, nous constatons que le robot ne déroute pas seulement nos repères dans nos relations à nos semblables, mais aussi ceux qui organisent nos relations aux objets et aux images. Le robot est en effet un objet, mais différent de tous les autres : il parle, prend des initiatives et plaisante ! Le robot a aussi une apparence qui le fait ressembler à ceux que nous avons vus dans les films, mais tout se passe comme s’il était sorti du cadre de l’image pour marcher dans la même pièce que nous ! Or c’est justement par le cadre que notre culture occidentale, qui a valorisé et encouragé les images, a tenté de maîtriser les risques de confusion entre réalité et fiction dont elles sont porteuses. Enfin, le robot humanoïde, voire androïde, c’est-à-dire doté d’une apparence semblable à la nôtre, nous inspire des sentiments humains, et pourtant son constructeur nous donne le droit de le débrancher comme une simple machine !
Rien d’étonnant donc si le robot suscite chez nous un sentiment d’inquiétante étrangeté ! Le problème est que celui-ci risque de compliquer singulièrement l’introduction des robots dans nos sociétés alors que leur développement est présenté comme une priorité par toutes les économies développées. Des informaticiens travaillent donc sur les moyens de nous rendre ces machines familières pour que nous puissions les côtoyer au bureau et à la maison sans inquiétude, voire avec gratitude. Mais parallèlement aux efforts menés dans les laboratoires, les imaginations, elles aussi, travaillent…

Avec l’autonomie, la machine change de registre imaginaire

Au-delà du seuil technologique de la machine autonome, l’être humain ne peut plus penser l’outil seulement comme un outil, parce qu’il échappe à son contrôle pour passer sous celui de son constructeur. C’est la révolution des algorithmes. Que j’achète un marteau ou une voiture, dans les deux cas je suis son propriétaire et je les contrôle totalement. Mais si j’achète un robot, je ne sais pas comment son fabricant l’a programmé, et je ne sais pas non plus si un hacker ne va pas un jour le retourner contre moi. L’homme a besoin de croire que les machines autonomes aient un jour une conscience, une volonté et un libre arbitre pour pouvoir penser les apprivoiser. Le mythe du robot doué d’une conscience est en cela un peu l’équivalent de la prostituée au grand cœur : plus l’homme accepte de se mettre en situation de vulnérabilité, plus il a besoin de penser que la créature entre les mains de laquelle il s’en remet a « un cœur ». L’idée que l’on puisse un jour donner une conscience aux robots obéit à cette logique : nous permettre de ne plus être effrayé par le robot comme une machine qui serait appelée à « réaliser un programme » sans état d’âme, ni pitié, ni empathie. Nous imaginons une conscience aux robots pour tenter de ré enchanter le monde de la robotique placée aujourd’hui sous le signe du robot « réalisant le programme que ses constructeurs ont conçu pour lui ». Le robot « libre » peut être méchant, mais parce qu’il est « libre », on peut rêver de le faire changer d’avis. Des déportées ont raconté qu’elles étaient rassurées de voir leurs tortionnaires nouer des liaisons amoureuses avec leurs homologues masculins ; cela les rassurait sur le fait que ces femmes, qui leur paraissaient insensibles et « robotisées », étaient toujours des êtres humains, et qu’elles pouvaient, peut-être, en s’y prenant bien, les attendrir. Cela a aidé ces déportées à vivre.
Le problème, avec les robots, est évidemment bien différent, mais il repose sur la même logique. Les imaginer avoir une conscience nous permet de penser pouvoir les influencer même si ne connaissons pas leurs programmes. Bien sûr, cela risque en même temps de nous faire sous-estimer le pouvoir des programmeurs d’entretenir cette illusion, et donc nous de rendre plus vulnérables encore aux manipulations de toutes sortes. Mais si nous voulons combattre efficacement la funeste tendance à imaginer une liberté aux robots, nous devons d’abord ne pas nous tromper sur sa cause. Ce fantasme ne relève pas d’une mauvaise appréciation de la réalité des robots. Il témoigne au contraire d’une excellente appréciation du risque que le robot, préprogrammée et sans cesse reprogrammée à distance par ses concepteurs, échappe totalement à son utilisateur.
Le fantasme d’un robot « libre » cherche à opposer au cauchemar du robot sous contrôle de son fabricant une vision qui n’est pas forcément plus rassurante, mais qui rend à l’homme sa part de liberté.

Trump : de l’empathie comme arme de manipulation massive

Posté par Serge TISSERON le 1er janvier 2017.

2016 se termine, 2017 commence. Quel sera le mot de la nouvelle année ? En 2016, ce fut l’empathie. Rien d’étonnant : en cette époque où nous avons besoin d’espérer, il résonne avec l’optimisme et l’altruisme, voire avec l’amour. Certains affirment même que nous entrerions dans le siècle de l’empathie ! Mais c’est une utilisation toute idéologique du terme ! Car l’empathie n’est pas seulement une forme de résonance affective avec autrui qui conduirait à la compassion et la solidarité. Elle est aussi une faculté cognitive, et à ce titre, elle constitue un formidable outil de manipulation. La preuve ? La campagne électorale de Trump a été une parfaite illustration de ce que l’empathie peut produire de plus efficace en termes de manipulations.

Le levier de la compassion

Quand on évoque la place de l’empathie dans les stratégies de manipulation, le modèle qui vient est celui de l’exploitation de notre compassion pour la souffrance de nos semblables. Son aspect le plus connu consiste à enflammer notre compassion, puis à nous en indiquer le mode d’emploi. La capacité qu’a l’être humain d’éprouver de l’empathie a ainsi toujours été mise à profit. Mais l’empathie n’a pas seulement ce versant affectif qui nous amène à entrer en résonnance avec les émotions d’autrui, au risque d’être manipulé. Elle a aussi un versant cognitif qui nous permet de comprendre ses pensées et ses aspirations. Or certaines personnes bénéficient d’une compréhension empathique aiguisée de leurs interlocuteurs, de telle façon qu’elles parviennent à leur faire croire qu’elles partagent leurs espoirs et leurs inquiétudes. Elles ne cherchent pas à faire vibrer notre sensibilité en nous apitoyant sur la souffrance d’un tiers, pour la détourner ensuite à leur profit. Elles créent l’illusion qu’elles sont « comme nous » en formulant ce que nous ressentons parfois mieux que nous-mêmes, ce qui n’est bien entendu qu’un préalable à la manipulation. C’est exactement ce qu’a fait Trump.

« Je suis comme vous »

Qu’a dit le candidat Donald Trump ? Tout ce que la classe moyenne et ouvrière blanche attendait. Il a clairement parlé de leur douleur. Il les a aidés à restaurer leur sentiment d’appartenance en les positionnant contre les autres catégories de laissés pour compte, principalement les migrants et les habitants des pays en voie de développement. Il a su les convaincre que non seulement il ressentait leur douleur, mais qu’il la partageait, et qu’en fin de compte, il allait les aider. Il a même su faire croire qu’il était « comme eux » en adoptant en permanence le ton de la protestation et de l’insulte, c’est-à-dire sur le ton que prennent les gens qui se sentent humiliés et écrasés quand ils parviennent finalement à protester et que leurs propos dépassent parfois leur pensée. Il a séduit l’électorat populaire par son indignation permanente, ses « coups de gueule » de victime qui se rebelle, sa façon de laisser entendre derrière chacune de ses phrases : « Vous ne me ferez plus taire. »
Mais, dans les semaines qui ont suivi son élection, le président Trump a dit qu’il ne se souvenait pas avoir promis ce que pourtant tout le monde avait entendu, il a réduit à la baisse certains de ses engagements et a reconnu avoir manqué de réflexion pour d’autres. Et il a commencé à mettre en place une politique destinée à profiter aux plus riches. D’ailleurs, la bourse s’est envolée !

La duplicité du démagogue empathique

Trump n’a eu aucun autre objectif pendant sa campagne que de se faire élire, et il a compris qu’il valait mieux pour cela dénoncer sans relâche les élites et les institutions par lesquelles la plupart des citoyens se sentent incompris, que hasarder un programme qui réunirait sur son nom bien moins de voix. Donald Trump n’a pas rencontré ses électeurs parce qu’il était en résonance avec eux, comme ceux-ci l’ont cru, mais parce qu’il a su en créer l’illusion. Il a eu la capacité de percevoir formidablement l’état émotionnel de la classe moyenne et ouvrière blanche, et il est parvenu remarquablement à y coller. Bien sûr, c’est de la démagogie, mais une forme de démagogie bien particulière. Certains politiques entrent en résonance avec une large partie de la société en croyant ce qu’ils disent, et ce fut probablement le cas de Hitler, mais d’autres parviennent à dire ce qu’un grand nombre de gens ressentent… sans en croire eux-mêmes le moindre mot, et ce pourrait bien être le cas de Trump.

Sa capacité de nuisance ne fait que commencer, n’en doutons pas. Apprenons au moins à ne pas minimiser son intelligence manipulatoire.

« Hatchimal », le robot de Noël destiné à coloniser l’esprit de nos enfants

Posté par Serge TISSERON le 22 décembre 2016.

Les robots vont-ils détrôner cette année les ours en peluche et autres poupées au pied du sapin ? Il y a juste une année, des poupées Barbie connectées et transmettant en permanence les propos de ceux qui les entouraient à leurs fabricants ont été boycottées par les associations familiales américaines. Pourtant, le cylindre Echo commercialisé par Amazon au même moment, et qui est doté exactement des mêmes possibilités, a été accepté par beaucoup de familles. C’est que la cible était mal choisie, les enfants étant perçus comme une espèce à protéger. Les marchands de Noël ont donc décidé cette année de coloniser l’esprit de nos enfants par une autre porte. Le produit s’appelle Hatchimals. Il s’agit de petits animaux en peluche qui ne sortent de l’œuf dans lequel ils sont livrés que si leur possesseur est capable de leur témoigner une attention suffisante à travers la coquille, notamment en leur parlant. Leur jeune propriétaire est alors invité à faire grandir sa créature. Il s’agit en quelque sorte d’une version high-tech des tamagotchis qui ont connu leur heure de gloire il y a 20 ans. Entre temps, la robotique a progressé, mais aussi la recherche en sciences humaines.

De grands yeux pour te convaincre que je t’attends

La peluche est dotée de deux grands yeux à la pupille exagérément dilatée comme le sont déjà depuis quelques années les peluches Ty. Or c’est justement chez l’être humain la dilatation de la pupille qui est le signe immédiatement perçu et interprété d’un désir de rapprochement de la part de notre interlocuteur. Une expérience simple le met en évidence. On montre à des sujets deux visages féminins. Il s’agit en réalité du même, la seule différence résidant dans le fait que sur l’une des deux images, les pupilles sont dilatées alors que sur l’autre elles ne le sont pas. La première surprise est que ces deux visages ne sont pas identifiés comme étant le même tant notre attention, face à un visage, se concentre sur ses yeux. On demande alors aux sujets testés laquelle de ces deux femmes ils aimeraient rencontrer. Massivement, les sujets optent pour celle qui a les pupilles dilatées alors qu’il s’agit, encore une fois, de la même. Chez les peluches et les robots, ces yeux ont la même fonction : convaincre l’utilisateur qu’il est désiré !

Une dépendance réciproque

Ce n’est pas le fait qu’un robot soit capable de se déplacer et d’accomplir des gestes semblables aux nôtres qui nous le rend le plus proche, c’est le fait qu’il tourne la tête dans notre direction si nous l’appelons (1). S’il me pose une question, cela me comble : j’ai le sentiment qu’il s’intéresse à moi. Et s’il me demande de l’aider, je m’engage avec lui dans une relation dans laquelle je ne suis pas enclin à penser qu’il simule, parce que je n’y simule pas moi-même. Cela crée l’illusion d’une forme de désir. Or l’expression d’un désir n’est pas perçue comme relevant d’une simulation parce qu’il nous semble y reconnaître le fonds de la nature humaine.
Autrement dit, ce qui peut le mieux nous attacher à un robot, ce n’est pas qu’il s’occupe de nous, c’est qu’il nous interpelle pour nous inviter à nous occuper de lui. Aussitôt que nous sommes amenés à nous occuper du robot et à lui apprendre des choses, nous cessons de le percevoir comme une machine et il devient une sorte d’enfant dont nous aurions la charge. Que le robot semble vouloir interagir avec moi, et je suis enclin à penser qu’il est conscient de ma présence, qu’il me reconnaît, et bientôt qu’il m’aime. Que son programme génère l’illusion qu’il a besoin de moi pour évoluer et la dépendance que je lui prête risque d’engendrer la mienne. Ce n’est guère étonnant : il n’y a de dépendance que réciproque.
Les Hatchimals ne sont pas encore destinés à capturer et transmettre nos données les plus personnelles. Ils sont là pour nous convaincre de leur parler, de nous confier à eux, de leur faire confiance en toutes circonstances parce qu’ils ont besoin de nous. Quand notre attachement leur sera acquis, leur connexion pourra être présentée comme une façon de rendre plus intense encore la relation que nous lie à eux. Le pari de leur acceptabilité aura été gagné.

« J’ai confiance dans mon robot »

Avec les robots, nos projections anthropomorphes sont donc appelées à flamber. Est-ce de l’animisme ? Non, pour autant que nous n’accompagnons pas ces projections de la croyance que le robot aurait « pour de vrai » les capacités que nous lui prêtons. Hélas, les grandes entreprises qui nous veulent nous vendre des robots – comme Softbank pour le robot Pepper – ont déjà commencé à nous convaincre que les robots domestiques proposés à notre achat auraient « du cœur », et même une conscience totalement dévouée à notre service. D’autres étapes sont déjà prévues pour que nous ayons dans nos robots une confiance aveugle. Comme pour les enfants appelés à faire éclore leur « Hatchimal », tout sera fait pour que nous ayons l’illusion qu’ils commencent à vivre avec nous. De ce point de vue, l’idée du roboticien japonais Hiroshi Ishiguro que l’acheteur d’un robot l’active en lui prenant les mains et en le faisant accéder à la position verticale est particulièrement habile. C’est une forme de mise au monde, un peu comme si nous aidions un bébé à marcher seul sur ses deux jambes ! L’homme sera d’autant plus enclin à attribuer à un robot domestique des qualités humaines qu’il aura eu l’illusion de le mettre au monde en l’éveillant à la conscience de son environnement. Et ce fantasme se prolongera bien entendu dans celui d’aider son robot à grandir. Notre attachement à un objet est encore plus fort si nous décidons de le mettre sous notre protection. Bien sûr, il faut y être déjà attaché pour faire ce choix, mais incontestablement, cela renforce l’attachement que nous lui portons : il en va alors de notre estime de nous-mêmes dans la possibilité de le protéger. D’ores et déjà, dans le laboratoire de Hiroshi Ishiguro à Osaka, les chercheurs en charge de faire évoluer un robot dans une relation personnalisée sont appelés leur « mère ». Ces stratégies sont destinées à nous faire oublier que les robots sont programmés par des humains dont le souci principal est de contrôler nos comportements pour les orienter dans le sens d’une consommation toujours plus guidée.

Le robot, meilleur ami du commerçant

Le robot est incontestablement le meilleur ami du commerçant : attentif au moindre de nos besoins, transmettant en permanence nos données à leurs concepteurs afin de mieux s’adapter à nos attentes en temps réel, et capables de nous suggérer en toutes circonstances les « bons » choix à faire. Google et Amazon utilisent déjà des algorithmes « intelligents » qui sélectionnent les contenus à nous présenter en priorité avec le risque de constituer pour chacun d’entre nous une bulle spécifique capable d’orienter notre perception du monde et de nous enfermer dans nos a priori. Mais les oeillères qu’ils nous fabriquent à chaque fois que nous les consultons ne sont rien à côté de celles que nous fabriqueront nos robots, lorsqu’ils vivront près de nous du matin au soir, et que nous serons invités à les acheter en pensant que ce sont nos « meilleurs amis ».
Je ne serai pas étonné que le patron de SoftBank, qui projette de vendre un robot par famille au Japon dans les 10 ans, et dans bien d’autres pays ensuite, se rêve déjà en maître du monde.

(1) Turkle S., Seuls ensemble, de plus en plus de technologies et de moins en moins de relations humaines (2011), L’échappée, 2015.

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