Résister à la conspiration publicitaire

Posté par Serge Tisseron le 20 janvier 2016.

Philippe Meirieu, Serge Tisseron
Publié dans le Huffington post le 15/01/2016

Même si quelques parents ont résisté, par principe ou par nécessité, à la pression médiatique des fêtes de fin d’année, tous ont pu mesurer l’impact fabuleux des campagnes publicitaires sur nos enfants. Toutes conspirent pour faire de nos enfants des consommateurs lobotomisés et de leurs parents des adultes culpabilisés dès qu’ils refusent de céder à la moindre demande.
C’est que la conspiration est terriblement efficace : elle instrumentalise l’égocentrisme enfantin – une phase normale du développement – et maintient nos enfants dans l’infantile du caprice quand il faudrait, au contraire, les aider à s’en délivrer pour accéder à la pensée. Ce mouvement s’impose d’autant plus qu’il joue sur la marchandisation des relations affectives : l’amour se mesure – quand il ne s’achète pas ! – à la puissance de la satisfaction immédiate du cadeau. Barres chocolatées ou gadgets cinématographiques, panoplies vestimentaires ou prothèses technologiques de toutes sortes, le mécanisme est le même : « Si tu me gâtes, c’est que tu m’aimes et si tu m’aimes, je t’aimerai… Si tu ne me gâtes pas, je ferai jouer la concurrence entre adultes, et comme vous voulez tous être aimés de moi, je finirai bien par avoir satisfaction ! »
Or, voilà qu’une initiative parlementaire est susceptible de faire un peu bouger le curseur : un groupe de députés, reprenant une proposition du Sénat, propose d’interdire toute publicité commerciale pendant la diffusion des émissions pour enfants de moins de douze ans, ainsi que quinze minutes avant et quinze minutes après ces émissions, et cela sur l’ensemble des programmes « jeunesse » de la télévision publique.
Le projet peut sembler modeste : il n’est, en rien, une refonte des émissions « jeunesse » qui permettrait à nos enfants un véritable accès à la culture, aux langues étrangères, au décryptage de l’actualité ; il ne s’applique qu’au « service public » et risque de faire transiter vers les chaînes privées une partie de la manne publicitaire… Mais, outre que ce transfert devrait être minime, il est essentiel que notre service public de l’audio-visuel soit absolument exemplaire. Il est fondamental qu’au moment où l’on exhorte sans cesse les éducateurs à lutter contre toutes les formes d’emprise et à former des citoyens lucides, les parents puissent faire confiance au « service public » et que ce dernier incarne les valeurs pour lesquels l’État prétend se mobiliser.
Quel sens a, en effet, l’interdiction de la publicité après vingt heures – censée ménager les adultes d’intrusions commerciales – quand on laisse les enfants, le matin et l’après-midi, face à ce dont, précisément, nous nous sommes engagés, en signant la Convention Internationale des Droits de l’Enfant, à les protéger ? Car, aujourd’hui, 11% du temps passé devant la télévision par les enfants est consacré à la publicité. Or, d’une part, au dessous de six ou sept ans, ces enfants ne font pas de distinction dans les statuts des programmes et des messages, mélangeant réalité, fiction et prescription. D’autre part, tous sont sensibles au rythme rapide et à la surenchère des effets publicitaires qui disqualifie l’attention linéaire requise pour accéder à un véritable travail intellectuel. Enfin, tous se sentent investis par la publicité d’un pouvoir d’exiger et d’un devoir de prescrire, y compris pour des produits qui ne devraient relever que de la décision de leurs seuls parents.
On pouvait espérer que, face à ces éléments, l’unité se fasse à l’Assemblée nationale, le 14 janvier prochain, pour voter cette proposition de loi, premier pas vers une véritable « priorité à la jeunesse », tant annoncée et tant attendue. Mais voilà que le gouvernement demande aux députés de rejeter ce texte et renvoie à une décision ultérieure, après une étude sur la pertinence de la mesure et son impact financier qui serait remise par une « commission Théodule »… le 30 juin 2017 ! Certes, cette proposition de loi coûterait environ 7 millions d’euros, mais cela constitue moins de 0,2% du budget de France Télévision. Et, quoiqu’il en soit, c’est une somme bien dérisoire au regard du coût de l’obésité, des troubles psychiques et de l’échec scolaire réunis.
Il faut savoir ce que l’on veut : faire des enfants de France des prescripteurs-décideurs des achats de leurs parents, de futurs consommateurs compulsifs, soumis à toutes les formes d’emprise… ou des citoyens capables de distinguer le « savoir » et le « croire », de résister aux injonctions, de surseoir à leurs pulsions et de s’impliquer dans une démocratie ?

Philippe Meirieu
Professeur émérite en sciences de l’éducation à l’université Lyon 2

Serge Tisseron
Psychiatre, psychanalyste, Université Paris VII Denis Diderot

L’erreur de Starwars : un robot isolé, ça n’existe pas

Posté par Serge Tisseron le 16 décembre 2015.

Starwars nous trompe ! Nous y voyons des robots qui sont de vrais héros individualisés comme des êtres humains, alors qu’un robot isolé, ça n’existe pas ! Les robots de demain seront inter-communiquants en permanence, probablement par un autre réseau que celui d’Internet, et ils apprendront chacun de toutes les expériences de tous les autres. Cette situation est si difficile à penser pour un cerveau humain qu’aucun auteur de sciences fictions ne l’a anticipée, pas plus d’ailleurs que l’Internet et le téléphone mobile. Même dans la récente série suédoise Real Humans qui prétend faire le tour des problèmes liés au développement des robots, ceux-ci sont obligés de se donner rendez-vous dans des parkings souterrains pour pouvoir communiquer entre eux ! Plus ils nous ressembleront physiquement, comme ceux que fabrique déjà au Japon le roboticien Hiroshi Ishiguro, et plus nous aurons tendance à les croire semblables à nous, et plus nous oublierons leur interconnexion permanente. Si un robot dit « je », ce sera le choix de son programmeur de le faire parler ainsi, et ce choix sera destiné à faire croire à son utilisateur que sa machine est unique. Les robots devraient au contraire être programmés pour dire toujours « nous », d’autant plus que s’ils sont doués un jour de conscience, celle-ci sera collective.

Le déni de l’interconnexion

L’idée de robots interconnectés, ou si on préfère intercommuniquants, c’est-à-dire communicants entre eux par un réseau distinct de celui d’Internet, et trop terrifiante pour que nous puissions l’affronter. Mais c’est bien pourtant la que se trouve le défi principal posé à l’être humain par le développement des robots. Ils vont en effet très vite être capables d’apprendre par imitation, c’est-à-dire par observation du comportement humain, et leur interconnexion leur permettra de faire bénéficier de leurs apprentissages l’ensemble de leurs collègues. Un robot pourra apprendre à faire des pancakes en observant son propriétaire les faire, mais tout aussi bien à fabriquer des explosifs ou à nettoyer une arme automatique. Et dans les secondes qui auront suivi, tous les robots du même modèle et de la même marque pourront bénéficier de cet apprentissage.
Avec eux, l’homme n’aura pas affaire à une nouvelle créature qui s’ajouterait au règne végétal, animal et humain. Il aura affaire à une communauté dont il sera difficile de différencier les éléments dans la mesure où l’apprentissage de chacun d’entre eux sera versé à un serveur distant dans lequel chacun d’entre eux puisera à tout moment, sous forme d’algorithmes, les compétences dont il aura besoin pour faire face à des situations nouvelles. Le robot qui commettra à un moment donné un acte délictueux pourra n’être que celui qui se sera trouvé le premier dans une situation susceptible de mobiliser un apprentissage en réalité disponible à tous.
C’est pourquoi nous devons renoncer à penser les robots comme des créatures auxquelles il faudrait prévoir d’accorder un certain nombre de droits et de devoirs. Si nous engageons sur cette voie, ce n’est pas à chaque robot qu’il faut accorder cette personnalité juridique, sur le modèle de ce qui existe pour les êtres humains ou les animaux, mais à leur communauté. Tel est bien en effet l’absolu originalité de la robotique portée aujourd’hui par Internet. Un robot isolé, ça n’existe pas. Le sujet de la robotique, c’est la communauté de robots.

Implémenter des logiciels éthiques dès la conception des robots

Le problème, bien sûr, n’en est pas simplifié pour autant. Qui va réguler cette communauté ? Qui va verrouiller les apprentissages potentiellement dangereux de certains de ses membres, susceptibles de diffuser à la communauté entière ?
Une première solution serait d’implémenter chez les robots des logiciels éthiques dès le moment de leur fabrication,. Cette précaution reviendrait un peu à renouer avec la logique des fameuses lois d’Asimov qui prévoyaient, selon une gradation progressive, qu’un robot ne devait pas mettre en danger un être humain, ni lui désobéir, ni attenter à sa propre intégrité. Si la première des ces trois lois ne fait de doute pour personne, pour ce qui concerne les robots civils au moins, les progrès de la robotique ont montrés que la seconde et la troisième posaient plus de problèmes. Mais ces logiciels éthiques rencontrent une autre difficulté. Il serait évidemment conçus en fonction des repères moraux de leur fabricant, or la morale est quelque chose qui varie beaucoup d’un pays à un autre, quand ce n’est pas d’une période à une autre. Des logiciels éthiques conçus dans la Silicon Valley ne correspondraient pas forcément aux traditions africaines, et il serait facile d’en contester rapidement la validité en les présentant comme des avatars du néocolonialisme ! En outre, cette option s’opposerait évidemment complètement à la possibilité de robots en Open source.

Un Facebook des robots

Il existe une seconde option. De la même manière que la majorité des enfants vivent avec des parents bienveillants qui leur inculquent les valeurs positives de la société dans laquelle ils grandissent, il est probable que la majorité des robots domestiques seront installés dans des familles qui auront à cœur de leur communiquer ces mêmes valeurs. Mais majorité ne veut pas dire totalité. Pour ce qui concerne les enfants, il existe un correctif : ils fréquentent l’école, de telle façon que leurs apprentissages s’ordonnent finalement autour des valeurs dominantes de la société, et pas seulement autour de celles de leurs parents. Comment créer l’équivalent pour les robots ? La seule solution pourrait bien être l’existence d’une communauté de robots. Ainsi pourraient-ils s’auto-réguler entre eux bien mieux que ne pourrait le faire pour eux une instance de supervision générale. Parmi tous les apprentissages réalisés par les robots d’un même pays, voire d’un territoire plus large encore, seuls les apprentissages statistiquement les plus fréquents seraient validés par la communauté des robots. Le problème est qu’un tel système empêcherait en même temps les robots de pouvoir bénéficier des innovations les plus imprévisibles de certains d’entre eux. Il faudrait donc que parmi les apprentissages rejetés, un tri soit opéré (par des humains ou les robots eux-mêmes ?) entre ceux susceptibles d’apporter une innovation positive à la communauté des robots, et donc à la communauté humaine, et ceux qui ne devraient pas être généralisés.

Ces deux options (une régulation a priori, ou bien un réseau social de robots) ne sont pas exclusives l’une de l’autre. L’essentiel est de commencer à réfléchir dès aujourd’hui à ce qui serait l’équivalent, chez les robots, d’une conscience morale construite sur les mêmes bases que celles qui ont permis aux hommes de s’organiser collectivement : à savoir l’encouragement et la généralisation des comportements qui permettent de mieux vivre ensemble, et la dissuasion, voir l’interdiction, des comportements qui l’entravent.

Parler le numérique sans mots et sans images : « Gala », de Jérôme Bel

Posté par Serge Tisseron le 4 décembre 2015.

Il est devenu habituel d’assister à des spectacles métissés associant la danse, le théâtre, les images, voire l’improvisation. Et certains utilisent même dans leur chorégraphie des smartphones ou des robots. Mais Gala, le dernier spectacle de Jérôme Bel, prend les choses par un tout autre bout. Il intègre les principaux bouleversements provoqués par la culture associée aux objets numériques sans jamais y faire allusion directement, et encore moins les montrer.

« Medium is message »

Tout débute par une projection de photographies représentant des salles de théâtre et d’opéra. Les spectateurs réunis pour assister à la chorégraphie de Jérôme Bel sont donc d’abord invités à contempler des dispositifs scéniques du monde entier filmés depuis la salle. Puis le point de vue de ces images change et ils les voient du point de vue de la scène comme si, cette fois, ils y étaient acteurs. Cette longue séquence inaugurale nous invite à accepter l’idée chère à Mac Luhan : « Medium is message ». Autrement dit, c’est l’utilisation d’un medium qui porte son message essentiel, et le message n’est là que pour justifier l’emploi que nous faisons du médium. Appliqué aux arts de la scène, cela signifie que c’est la scène qui fait le spectacle et pas le spectacle qui fait la scène. Jérôme Bel nous prépare ainsi à l’idée que ce que nous allons voir n’est finalement pas si différent de ce que nous pourrions croiser dans un bal populaire, un karaoké de quartier ou même une fête familiale. Une fois installé sur une scène, tout cela devient spectacle. Enfin, par l’inversion des places à laquelle ces images nous confrontent - d’abord celle d’un spectateur observant l’espace de la scène, puis celle d’un acteur contemplant la salle vide -, Jérôme Bel nous introduit à accepter une dernière idée : c’est nous, les spectateurs, qui pourrions être sur la scène, tandis que les acteurs qui vont bientôt s’y trouver pourraient être à la nôtre.

Tout le monde est égal a priori, et différent

Le spectacle commence. Il est constitué d’amateurs plus ou moins compétents, mais tous ont la même place. Tous, alternativement, présentent quelque chose et jouent ensemble. On retrouve évidemment ici l’idée chère au monde numérique dont Wikipédia est le paradigme : tout le monde vaut tout le monde dans sa prétention à contribuer à l’organisation collective, et toutes les participations doivent être considérées avec un égal intérêt. Tout le monde est différent, personne n’est bon en tout, chacun est meilleur dans une chose plutôt que dans une autre, et c’est cela qui importe.

Une culture théâtrale généralisée

Un second aspect de la culture Internet consiste dans le goût du théâtre. Il ne s’agit pas de se faire passer pour qui on n’est pas avec l’espoir de tromper, mais de montrer qu’on est capable de se faire passer pour qui on n’est pas, sans cesser pour autant d’être soi-même. Ce n’est pas « être comme », mais « faire comme », et cela change tout. On passe d’une situation de simulation à une situation de théâtre, de l’identification imaginaire à l’imitation ludique. La séquence pendant laquelle chaque participant est invité à faire « comme Michaël Jackson » est exemplaire de ce point de vue. Il ne s’agit évidemment pas pour chacun d’entre eux de faire croire qu’il puisse être Michaël Jackson, mais de montrer qu’il est capable de faire quelque chose qui évoque suffisamment Michaël Jackson pour que l’on puisse dire de lui qu’il a réussi à nous faire imaginer, et voir mentalement, le chanteur culte qu’à l’évidence il n’est pas. Cette culture théâtrale généralisée est aujourd’hui largement partagée sur Internet. Elle l’est dans les fameux Tutos au cours desquels les adolescents s’improvisent bricoleurs ou donneurs de conseils dans des domaines que, manifestement, ils connaissent fort peu, mais dans lesquels ils prennent manifestement un grand plaisir à faire semblant de se faire passer pour un expert compétent… sans en paraître d’ailleurs jamais absolument convaincus. C’est également le cas avec les Youtubeurs et Youtubeuses dont il est si souvent question aujourd’hui. Et c’est bien entendu aussi ce même désir d’être capable de montrer qu’on peut se faire passer pour qui on n’est pas qui explique le formidable succès de l’application Dubsmash, qui permet à chacun de se filmer en train de faire du playback sur des cris d’animaux, des phrases célèbres du cinéma, ou des jingles musicaux.

Ajoutez à cela l’acceptation manifeste, par chacun des intervenants de Gala, de ses limites et de sa vulnérabilité, et vous comprendrez pourquoi le spectacle de Jérôme Bel est beaucoup plus qu’une mise en scène parodique utilisant des amateurs là où on s’attendrait à voir des professionnels. C’est un spectacle sur l’acceptation par chacun de sa propre fragilité autant que de celle de l’autre, et sur la tentative toujours ratée de faire œuvre commune. C’est l’anti Star Académie, et le bonheur manifeste qu’ont les spectateurs à partager celui des acteurs et peut-être la meilleure illustration qui nous soit actuellement donnée dans un spectacle de savourer le bien-être ensemble.

« Robots TV » ou « Robots Web » : lesquels voulons nous ?

Posté par Serge Tisseron le 11 octobre 2015.

Lorsqu’une technologie commence à se diffuser largement, leurs concepteurs affirment toujours qu’elle ne pouvait pas être pensée différemment… et leurs utilisateurs finissent toujours par le croire ! Pourtant, en technologie, tous les choix de départ sont possibles, mais chacun réduit les suivants. Autant dire qu’il faut bien choisir les premiers. Or c’est exactement le point où nous en sommes avec les robots. Alors, comment vont-ils être programmés ? Pour bien faire comprendre l’importance de cette question, nous pouvons nous appuyer sur deux technologies que tout le monde connaît : la télévision et Internet. La télévision est une machine formidable qui nous donne accès à un grand nombre de programmes destinés à nous instruire ou à nous faire plaisir. Internet peut aussi être pensé de la sorte, mais sa spécificité est surtout de nous permettre d’entrer en contact avec des gens intéressés par les mêmes choses que nous. Alors, quel modèle de robots voulons nous ? Des « robots TV » ou des « robots Web » ?

Les « robots TV »

Commençons par le modèle de la télévision. S’il est retenu pour programmer les robots qui partageront bientôt nos appartements, que va-t-il se passer ? Au fur et à mesure de leurs perfectionnements technologiques, ils deviendront capables de répondre à un nombre croissant de nos besoins et de nos désirs. Il existera des applications pour aider les personnes à mobilité réduite à aller aux toilettes, mais aussi pour faire de la gymnastique, apprendre l’anglais ou le piano, savoir cuisiner, jouer aux échec, nous rappeler de boire en cas de canicule, choisir un film et le commenter, sans oublier l’inévitable application pour transformer notre robot domestique en super sex toy. Bref, nos robots seront des partenaires parfaits pour s’occuper de leur propriétaire, lui permettre d’entretenir ses possibilités physiques et cognitives, et d’avoir du plaisir.

Les « robots Web »

Voyons maintenant l’autre modèle possible des robots de demain, celui du Web. Et pour le faire comprendre, prenons un exemple. Supposons que des inondations importantes frappent une région de France, par exemple le sud méditerranéen, et que les informations télévisées s’en fassent largement l’écho. Grâce à Internet - n’oublions pas que nos robots domestiques y seront branchés en permanence -, un robot peut découvrir que son propriétaire a connu un jour une tempête semblable. Si c’est le cas, il peut lui dire par exemple : « J’ai vu que tu as été victime d’une inondation toi aussi, peut-être y as-tu repensé à l’occasion de cette catastrophe, peut-être as-tu envie d’écrire ce qui t’est arrivé, et de le mettre sur Internet, peut-être pourrions-nous voir ensemble sur Internet si d’autres gens ont vécu le même type de catastrophe, et puis nous pourrions aller voir s’il existe un site dédié, peut être des personnes qui ont connu la même catastrophe que toi habitent près d’ici, etc. » Par ses propositions, un tel robot est socialisant. Il encourage et accompagne la relation avec d’autres êtres humains. Il devrait même être capable de s’effacer lorsque des humains sont entrés en lien grâce à lui. Il est humanisant.

Economie collaborative… ou robotdépendance ?

Nous voyons que le « robot TV » transforme le robot en fournisseur de services capable à la fois de susciter les attentes – par l’intermédiaire des applications proposées – et d’y répondre moyennant finances, alors que le « robot Web » favorise les liens. Nous avons bien compris aussi que l’un n’est pas exclusif de l’autre. Le problème est que le « robot Web » est un très médiocre support de profits par rapport au « robot TV » qui proposera constamment à l’achat de nouvelles applis toujours plus alléchantes. Mais il nous fera aussi oublier qu’il existe peut-être quelqu’un, au coin de notre rue, qui pourrait nous donner des leçons d’anglais pour pas grand chose, ou même qu’en contrepartie je pourrai lui faire des tartes aux pommes. Cette possibilité-là sera oubliée, car nous ne penserons plus qu’à aller chercher dans le Cloud la bonne appli pour nous satisfaire. Et petit à petit, nous nous habituerons à vivre avec un robot capable de satisfaire à la fois nos besoins et nos désirs, et qui nous fera ainsi peu à peu oublier les principes de socialisation, de solidarité, d’entraide... jusqu’à développer des formes d’attachement qu’on appellera, faute de mieux, « robotdépendance ».

Nous sommes à la croisée des chemins, et les programmeurs ont les moyens de nous engager sur un chemin ou sur l’autre. C’est pour cela que les robots doivent devenir l’objet d’un débat public : voulons nous des « robots TV » pour nous sentir toujours mieux servis, plus important et plus puissants, ou bien des « robots Web » pour nous inviter à nous connecter avec d’autres, nous permettre de mieux les comprendre, garder le sens du partage et réaliser ensemble des tâches qu’aucun d’entre nous ne pourrait réaliser seul, ni sans robot, ni avec robot ?

Le chant du cygne des intellectuels du XXe siècle (Le Monde, 8 octobre 2015)

Posté par Serge Tisseron le 8 octobre 2015.
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Dans un moment de l’Histoire traversé par des situations d’une extrême complexité, qui devrait inciter à des efforts d’analyse prenant en compte une multitude d’éléments, quelques polémistes ont décidé de réduire ces réponses à des choix binaires. Leur point commun ? Penser que rien ne va plus. Leur programme ? Rien de tangible. Leur force ? Transformer ce qui devrait être un débat d’idées en plébiscite sur leur personne : pour ou contre, d’autres diraient : « J’aime » ou « J’aime pas ». Rien d’étonnant donc si certains journalistes ont vu en eux les remplaçants possibles de politiques de moins en moins crédibles. Car c’est bien aussi de cette manière que ceux-ci posent les problèmes. Mais pour eux, au moins, on peut imaginer que la démagogie est leur meilleure alliée électorale. En revanche, qu’est-ce qui pousse soudain ces penseurs capables, on l’espère, de raisonnements complexes, à basculer dans le même travers ? Leurs discours amers et déclinistes ne témoigneraient-ils pas d’abord d’une difficulté à penser l’évolution du monde avec des outils théoriques qui ne sont plus adaptés ? Ainsi, on pourrait faire l’hypothèse que faute de pouvoir imaginer un renouvellement de leurs outils théoriques pour penser la complexité du monde dans sa nouveauté, ils préfèrent tenter de faire en sorte que le monde reste adapté à leurs outils théoriques.
Car c’est une réalité, le monde d’aujourd’hui est en train d’échapper aux intellectuels de l’ancien monde. Voilà ce que cette fronde est en train de nous dire, avant que la bascule n’apparaisse finalement inéluctable à tous. Une sorte de chant du cygne, en quelque sorte. Leurs déclarations fortement médiatiques n’ont pas seulement pour objectif d’attirer l’attention sur leurs personnes, bien que cela ne soit pas absent de leurs préoccupations. Elles ont pour objectif de recréer un paysage qui n’existe plus nulle part : celui d’un affrontement binaire. Il faudrait donc être « pour eux » ou « contre eux » selon une logique qui régale les médias qui se sont toujours fait une spécialité de ce genre de confrontation. Or le monde échappe à la binarité : il est devenu multiple, et fondamentalement instable. Ce ne sont plus seulement les idéologies qui se succèdent à un rythme accéléré, ce sont les questions de société, les situations économiques, politiques et militaires. Les idéologies suivent, s’adaptent, se métissent. Ce ne sont plus elles, ni les intellectuels qui prétendent en être les garants, qui impulsent les actions. Aujourd’hui, l’extrême fragmentation des rapports de force entre entité politique ou idéologique rend impossible la délimitation d’affrontements entre des forces clairement identifiées et circonscrites. En même temps, un grand nombre de problèmes nouveaux surgissent du fait des progrès technologiques qui évoluent à une vitesse sidérante. L’atomisation des rapports de force et le métissage des idéologies sont d’abord à envisager comme un effet des bouleversements technologiques, de leur intrication croissante, et des nouveaux paysages économiques et politiques qui en surgissent. Il y a dix ans, nous pensions vivre une nouvelle renaissance, nous nous apercevons que nous en vivons une nouvelle tous les deux ans ! En témoignent le développement du Web 2.0 qui accroît exponentiellement les échanges horizontaux entre individus et les espaces dits « communautaires », ou bien, dans un tout autre registre, le projet GRAIN qui réunit ensemble des disciplines jusqu’ici jugées totalement étrangères l’une à l’autre : la génomique, la robotique, la recherche en intelligence artificielle et les nanotechnologies. Dans ce monde nouveau, le métissage et le communautarisme ne sont pas une option, c’est à la fois le reflet et la conséquence inéluctable de l’évolution technologique.
Or la pensée occidentale, à la différence de la pensée orientale qui valorise « l’impermanence », est faite pour penser la stabilité. L’appel de Gilbert Simondon à penser ce qu’il appelle la « métastabilité » n’a pas été entendu. Cet état qui dépasse la simple opposition entre stabilité et instabilité se définit par la richesse de ses potentiels pour un devenir. Pour lui, la caractéristique de l’être humain est d’entretenir lui-même en permanence cette métastabilité comme condition d’un dépassement permanent. Trop dérangeant. L’intellectuel du XXe siècle déplacé au XXIe continue à vouloir penser le long terme, la stabilité et les choix binaires qui s’excluent, alors que c’est la dispersion qui caractérise le moment actuel, et la nécessité d’accéder à une pensée du « à la fois, à la fois ». En témoigne la façon dont Michel Onfray, lorsqu’il prend quelques mois pour s’intéresser à l’ensemble de l’œuvre freudienne, conclut à la nécessité de la rejeter en bloc. Rien à sauver dans la multitude des concepts et des propositions pratiques proposés par l’inventeur de la psychanalyse. Le cas de Régis Debray est tout aussi exemplaire. Une logique d’opposition binaire a toujours largement imprégné ses schémas conceptuels autant que politiques, et il est en cela la une figure emblématique de l’intellectuel engagé du XXe siècle. Mais en même temps, il a cherché à y échapper en développant, sous le nom de Médiologie, une recherche sur l’impact des technologies, allant jusqu’à affirmer que « nous finissons toujours par avoir l’idéologie de nos technologies ». Hélas, dans la très longue interview qu’il donne au Journal Le Point (semaine du 28 au 3 octobre 2015), cet aspect de sa pensée n’est même pas évoqué. La logique d’opposition binaire s’impose à chaque phrase et le père de la « médiologie » finit par affirmer ne voir aucune idéologie de remplacement à celles que les naufrages du XXe siècle ont englouties, aucune nouvelle « religion » pointant son nez à l’aube du XXIe siècle. Pourtant, il en est une dont les médias nous parlent de plus en plus et dont un nombre de plus en plus important de scientifiques se font l’écho. Les voix qui s’élèvent ne viennent pas des bibliothèques, et c’est entre leur laboratoire et Internet que ces penseurs de l’avenir partagent leur temps. Et de quoi nous parlent-ils ? De transhumanisme. Et la preuve que cette idéologie est prête à prendre la relève des précédentes est qu’une opposition binaire la traverse déjà, propre à permettre aux nostalgiques de l’ancien monde d’y retrouver leurs habitudes ! Pas besoin de refuser d’être transhumaniste pour exercer sa capacité de choix, puisque nous sommes invités à choisir entre les libertariens partisans d’une accélération rapide du métissage homme-machine, au risque que les innovations ne profitent qu’à quelques-uns, et les démocrates qui insistent sur le fait que le progrès doit bénéficier également à tous. Pour ceux qui tiennent à penser le monde de façon binaire, il sera donc encore possible de s’affirmer transhumanistes « de gauche » ou transhumanistes « de droite », sociaux ou libéraux, sans plus avoir à se poser la question de ne pas l’être. Souhaitons plutôt que le progrès technologique favorise la production de machines humanisantes, c’est-à-dire qui nous permettent de mieux nous connaître chacun, de mieux connaître nos semblables, et de mieux faire ensemble avec des robots ce que nous ne pouvons faire ni seul avec eux ni ensemble sans eux.
Hélas, les nostalgies d’intellectuels aux egos surdimensionnés qui occupent aujourd’hui les colonnes des journaux ne seraient pas si problématiques si elles n’étaient aussitôt récupérées par ceux qui ont décidé de faire du maintien du passé le levier d’une prise de pouvoir sur l’avenir. « Prenons garde d’entrer dans l’avenir à reculons », écrivait Paul Valéry. On ne saurait donner meilleur conseil à nos intellectuels médiatiques. Car leur influence est grande, et leur chant du cygne pourrait nous coûter cher.

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Interview de Serge Tisseron dans Rue 89 : « Jamais mon robot ne m’aimera ».

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