Etudiants, Serge Tisseron propose : Thèses, mémoires et Diplôme universitaire, n’oubliez pas de vous inscrire !

Posté par Serge Tisseron le 26 juillet 2014.

La rentrée scolaire approche ?

C’est l’occasion de rappeler ici que j’encadre des étudiants en thèse, et que je peux proposer plusieurs terrains de stage en relation avec mes axes de travail. Les sujets que je propose concernent mes deux centres d’intérêt actuels.

J’encadre tout d’abord des thèses autour des relations que nous entretenons avec les technologies numériques et les robots. Un étudiant intéressé par une étude sur les interactions entre enfants psychotiques et robots sera accueilli avec enthousiasme, pour une étude à réaliser en hôpital de jour.

D’autre part, j’encadre des thèses autour du vécu des situations de catastrophe, quelle qu’en soit la cause, naturelle, économique, sanitaire ou terroriste, et plus généralement autour des questions impliquant l’une ou l’autre forme de ce qu’on appelle aujourd’hui la résilience, que ce soit chez l’enfant ou chez l’adulte, dans des situations impliquant le collectif. Ces travaux sont proposés en lien avec le site « memoiredescatastrophes.org » que j’ai créé avec le concours du Ministère de l’Ecologie, du Développement Durable et de l’Energie (MEDDE).

Enfin, avec Frédéric Tordo, nous créons le premier Diplôme Universitaire (D.U.) entièrement consacré aux conséquences pour les sciences humaines et sociales des technologies numériques (dites parfois « du virtuel ») : « Technologies nouvelles et nouvelles pathologies : Théories du virtuel et applications en psychologie, santé, éducation et culture ». (Paris 7 Denis Diderot). Il s’agit de poser les bases d’une nouvelle culture du virtuel qui bouleverse tous les domaines, suscite de nouvelles formes de réseaux sociaux et d’organisation familiale, mais aussi des nouvelles formes de normalité et de pathologies émergentes. Le but de ce Diplôme Universitaire est de permettre aux professionnels et futurs professionnels d’acquérir des compétences professionnalisantes dans les domaines des psychothérapies (utilisation du virtuel comme médiation, indications en fonction des troubles psychiques, thérapies individuelles et groupales, etc.), de l’évaluation diagnostique (psychopathologie des nouvelles normalités et pathologies liées au virtuel, psychométrie des usagers excessifs, etc.), de la santé (psychologie et psychanalyse du virtuel avec le nourrisson, le jeune enfant, l’enfant, l’adolescent, le jeune adulte, l’adulte ; sociologie, médecine et neurobiologie du numérique) et de l’éducation (introduction au serious game, apprentissages et remédiations).

Inscrivez vous vite !

« Détox numérique » : halte à l’intox !

Posté par Serge Tisseron le 24 juillet 2014.

On parle beaucoup de « détox numérique » aujourd’hui. Il s’agit le plus souvent de passer une semaine à quinze jours dans un endroit retiré, sans Internet ni téléphone mobile. Il est bien évident que chacun peut tirer bénéficie de périodes pendant lesquelles il est invité à se recentrer sur lui-même, la nature et des relations de proximité, loin de l’agitation du monde. Le problème est qu’ici, il ne s’agit plus seulement de retrouver le goût d’une rencontre avec soi-même et les autres, mais de réaliser un « sevrage », sur le modèle de la cure de désintoxication alcoolique dont on sait largement qu’elle n’a jamais marché. Mais avant de parler de désintoxication, il est nécessaire de distinguer deux types d’utilisations des technologies numériques qu’on peut qualifier d’excessifs. Ni l’une ni l’autre ne sont d’ailleurs pathologiques, car elles peuvent être ponctuels et correspondre à un moment dans le rapport qu’un individu entretient avec. Mais l’une et l’autre sont « chronophages », et il est impossible de les distinguer si l’on s’en tient seulement au temps passé.

Usages d’apprentissage, usages de fuite

Tout d’abord, il y a ceux qui tiennent à utiliser ces technologies pour tout ce qu’elles peuvent apporter, et aussi pour éviter leurs pièges. Ils sont donc dans un apprentissage permanent et utile de leurs possibilités. Les nouvelles générations qui sont dans cette situation sont d’ailleurs plus méfiantes vis-à-vis du détournement de leurs données personnelles, et moins victimes d’arnaques en tous genres que les seniors qui les pratiquent moins. La seconde catégorie d’usagers considérés comme excessifs sont ceux qui utilisent de façon répétitive ce qu’ils maîtrisent de ces technologies pour éviter de penser aux difficultés de leur vie quotidienne, comme le chômage, la précarité ou la solitude. Il ne s’agit plus d’apprentissage, mais de fuite.

L’intox à la détox

Les stages de « détox numérique » sont évidemment inadaptés dans les deux cas. En effet, pour ceux qui désirent utiliser les technologies numériques au maximum de leurs possibilités, il n’y a pas d’autres choix que de les pratiquer sans cesse car elles ne cessent jamais d’évoluer. Quant à ceux qui désirent fuir les difficultés du monde, ils auront évidemment toujours d’excellentes raisons de vouloir le faire. Les programmes intensifs de « détox numérique » permettront sans doute aux uns et aux autres de penser à d’autres choses pendant une semaine ou deux. Mais que se passera-t-il à leur retour ? Toutes leurs habitudes associées à leur environnement habituel surgiront à nouveau et la tentation sera grande de renouer avec elles. C’est pourquoi ces programmes ne sont rien d’autre qu’une gigantesque arnaque. Cela ne veut pas dire que ceux qui s’y lancent n’y trouvent pas un apaisement et une satisfaction. Mais cela tient à leur caractère de retraite loin de l’agitation du monde et pas du tout au projet « de détox numérique ». Au moment où la communauté scientifique internationale insiste sur le fait que les usages intensifs des technologies numériques ne relèvent pas d’une forme moderne d’intoxication ou d’addiction, les vendeurs de « détox numérique » pratiquent en réalité l’intox à la détox…

Changer nos habitudes quotidiennes, ensemble

Si les technologies numériques ne produisent pas d’addictions, elles peuvent produire en revanche de très mauvaises habitudes, autant individuelles que sociales. Et encore plus si celles-ci sont partagées par les proches, les amis ou les collègues de travail. C’est pourquoi la solution à ces pratiques excessives n’est pas individuelle, mais collective. Et le premier groupe concerné est évidemment la famille. Cela commence par le fait de prendre le repas du soir sans télévision ni téléphone mobile, par la décision de couper le Wifi familial le soir à partir d’une certaine heure, et par un contrat passé entre les membres de la famille pour déposer son téléphone mobile sur la table du petit déjeuner à côté de son assiette au moment du coucher. Autour des technologies numériques, personne ne tient seul la solution de ses excès. Il n’y a de solutions que liées aux communautés dans lesquelles chacun s’inscrit, dont la plus importante est pour beaucoup d’entre nous la famille.

De fil en aiguille, ou comment une petite différence dans les centres d’intérêt a généré une batterie de stéréotypes sexuels

Posté par Serge Tisseron le 18 juillet 2014.

Dans un documentaire intitulé Le cerveau a-t-il un sexe ?, la réalisatrice Laure Delesalle s’interroge sur la place des stéréotypes sexuels. Un moment fort de son film relate une expérience dans laquelle des voitures en plastique et des animaux en peluche ont été distribués à des singes. Que croyez vous qu’il arriva ? Les petites femelles se sont intéressées plutôt aux peluches alors que les petits mâles se sont mis à jouer avec les voitures. Mais ne nous empressons pas trop vite de voir dans ce résultat une justification de nos choix culturels. L’explication des chercheurs à l’origine de cette expérience est en effet plus nuancée. Les petits mâles ont de nombreux jeux dans lesquels ils s’amusent à s’empoigner et à se jeter loin les uns des autres : ce qui est important, ce serait donc moins le goût pour les voitures que le fait que cet objet puisse être jeté, et jeté de façon prévisible. La petite voiture est donc le jouet parfait pour un jeune garçon qui aime jeter loin de lui quelque chose qu’il est sûr de retrouver là où il l’a expédié.

Des miroirs contraignants

Mais à partir de cette petite différence, notre culture a tissé d’innombrables stéréotypes qui ont contribué à renforcer des rôles sexuels marqués. Les petites filles préfèrent-elle des jouets immobiles ? Notre culture a décidé que ces objets seraient des baigneurs qu’elles s’amuseraient à habiller et déshabiller, et des poupées à talons hauts qu’elles installeraient devant des cuisines miniatures. Mais on peut tout aussi bien rester immobile devant un petit moteur qu’on monte et que l’on démonte de manière à en explorer les rouages... Dans le domaine professionnel, les stéréotypes aussi ont frappé : la petite fille aime-t-elle rester avec son jouet au même endroit tandis que le petit garçon court après des objets qu’il jette ? Et bien la petite fille va donc rester à la maison tandis que l’homme va travailler tous les jours à l’extérieur… Mais dans notre société actuelle, il faut bien constater que les déplacements sont souvent de courte durée et que la plupart des activités professionnelles sont sédentaires. En outre, on ne voit pas pourquoi la femme devrait rester à la maison tandis que l’homme va au travail puisque, finalement, ce travail consiste dans les deux cas à être immobile quelque part. Quant aux compétences supposées des filles en littérature et des garçons en mathématiques - autre stéréotype -, elles relèveraient de la même extrapolation. Puisque les filles semblent aimer rester à jouer au même endroit, elles vont donc tricoter la pelote du langage. Quant aux garçons, puisqu’ils semblent aimer jeter des objets et courir derrière, ils vont être encouragés à se lancer dans les mathématiques pour courir derrière le résultat d’une démonstration.

A qui profitent les stéréotypes ?

Alors, à qui profite l’extraordinaire bourrage de crâne que notre société alimente tous les jours avec les stéréotypes sexuels ? Aux hommes, bien sûr, car ces stéréotypes leur réservent souvent la plus belle part, mais pas seulement. Ils profitent aussi à ceux qui nous dirigent et à ceux qui nous vendent nos produits quotidiens, car il est bien plus facile de gérer un groupe dans lequel on peut répartir les sujets en deux catégories : ceux qui vont dans la case « hommes » et ceux qui vont dans la case « femmes ». Mais hélas, les stéréotypes sexuels arrangent aussi chacun d’entre nous. Dans la difficulté où nous sommes de nous définir, avoir quelques repères nous est bien utile. La généalogie en est un : si mon grand-père et mon père ont été médecins - ou boulanger, ou garde barrière... - , je peux décider que mon destin est de l’être à mon tour et cela m’épargne bien des questions angoissantes autour de mon orientation professionnelle. Avec les stéréotypes sexuels, c’est un choix bien plus important encore qui est régulé : le choix de savoir comment être dans son identité sexuée.

Renoncer au lourd fardeau de la liberté

Avoir des organes sexuels masculins ou féminins ne prédisposent en effet en rien à avoir un métier plutôt qu’un autre, un rôle plutôt qu’un autre, et, on le sait maintenant, un choix sexuel plutôt qu’un autre. Mais l’être humain a toujours été saisi d’angoisse devant l’éventail de ses possibilités. C’est pourquoi tant d’hommes sont prêts à renoncer au lourd fardeau de leur liberté. Le choix d’un régime autoritaire par un peuple libre en est un exemple, le choix des stéréotypes sexuels, en démocratie, en est un autre. Ma fille de six ans qui se dessine « grande » avec des boucles d’oreilles, des talons hauts et du rouge à lèvres a certainement l’impression qu’elle a ainsi résolu la question de son devenir. Et mon fils, au même âge, a mis un jour ma ceinture et m’a demandé, inquiet : « Papa, est-ce qu’ainsi j’ai l’air d’un vrai homme ? ». Les stéréotypes sexuels sont autant de petits cailloux qui balisent notre chemin à chaque moment de la vie. Le problème, c’est qu’à marcher dans ces chemins-là, nous risquons bien de passer à côté de nous-mêmes. Et si nous apprenions chacun à faire notre cocktail personnel de masculin et de féminin ?

Vivian Maier : quand « l’Ecole inférieure de la Photographie » montre sa supériorité

Posté par Serge Tisseron le 10 juillet 2014.

Imaginez une femme connue pour être une nounou excentrique par les quelques familles qui l’ont employées, morte dans l’isolement et la misère en 2009, et dont l’œuvre photographique est en train de s’imposer comme un monument de l’art du XXe siècle ! Ce n’est pas un conte de fée, c’est l’histoire d’un personnage étrange dont John Maloof et Charlie Siskel nous dévoilent un pan de l’œuvre, et quelques éléments biographiques, dans leur film A la recherche de Vivian Maier.

Photographier, et rien d’autre

Vivian Maier a photographié sans discontinuer pendant une trentaine d’années au point de laisser derrière elle cent cinquante mille négatifs… mais pratiquement pas d’images Mais pourquoi diable n’a-t-elle pas cherché à faire développer ses pellicules et à les montrer ? Pour commencer, soyons réalistes : faire développer et tirer tous ces négatifs aurait représenté des sommes d’argent dont son travail de nounou ne lui permettait évidemment pas de disposer. Mais la manière dont elle a toujours gardé son activité de photographe secrète par rapport aux familles dont elle gardait les enfants semble indiquer que le vrai problème était ailleurs. En outre, et bien qu’elle ait été capable de prendre des risques considérables en allant dans les quartiers malfamés pour faire des portraits de ses habitants, elle n’a jamais pris le risque de contacter qui que ce soit pour tenter de faire passer son œuvre de l’ombre à la lumière. Comme si, finalement, c’était l’acte de photographier, et l’acte de photographie seul, qui l’ait intéressé.

Rendre hommage à la beauté du monde

Dans la société capitaliste qui est la nôtre, où le poids de chaque action se mesure à sa capacité de générer de la monnaie sonnante et trébuchante, la démarche de Viviane Maier faisant des photographies qu’elle ne développe jamais apparaît évidemment absurde. Mais c’est parce que nous sommes empoisonnés par une représentation de la photographie comme image. Or la photographie est d’abord une façon d’établir un rapport particulier au monde. Un rapport dans lequel ce qui prime est de trouver avec lui la bonne distance. Et une manière aussi de tenter de rendre hommage, chaque jour et inlassablement, à sa formidable beauté. Le photographe doit d’abord trouver à placer son corps par rapport à ce qu’il désire photographier. Il se met à l’endroit qui lui semble le plus propice pour enregistrer l’image qu’il désire. Il regarde à travers son objectif ou sur l’écran de contrôle que lui permet son appareil. Il fait la mise au point, et chacun se rend bien compte déjà que cette expression « mettre au point » renvoie à un travail mental autant qu’à un travail visuel. Ne dit-on pas d’une notice ou d’une intervention censée expliquer un point d’ordre resté dans l’ombre, ou incompris, qu’il s’agit d’une « mise au point » ? Puis, une fois celle-ci faite, le photographe appuie sur le déclic. Il immortalise cette mise au point, à la fois sur la pellicule, mais également dans son propre esprit. Bien sûr, l’image visuelle mise en mémoire dans l’esprit du photographe n’a pas la même pérennité que l’image matérielle fixée sur la pellicule, mais l’intention est la même. Dans les deux cas, il s’agit de ne pas oublier la beauté un instant entrevue. Et la preuve que ce moment importe bien autant que son résultat visible est aujourd’hui donnée par le numérique. Plus personne n’a le temps de regarder les milliards d’images qui résultent de milliards de clics !

Adepte de « l’Ecole inférieure de la Photographie »

Le travail de Vivian Maier colle étrangement au « Manifeste pour une Ecole inférieure de la Photographie » que j’ai publié en 2011. Rappelons en quelques idées fortes.

« L’Ecole inférieure de la Photographie bannit formellement l’usage de toute lumière artificielle organisée et agencée spécialement dans le but de la prise de vue. » Vivian Maier photographiait dans la rue, uniquement avec la lumière ambiante.

« L’Ecole inférieure de la Photographie, parce qu’elle est inférieure, tient dans la plus haute estime toutes les activités réputées « inférieures ». Elle valorise le jeu traditionnellement réservé aux enfants, et le soin qu’une tradition machiste réserve aux femmes. » Vivian Maier aimait tant jouer avec les enfants que les garçons dont elle s’est occupée se sont cotisés pour subvenir à ses besoins à la fin de sa vie. Et y a-t-il une activité plus portée vers le soin que celle de nounou qui fut son seul et unique métier ?

« L’Ecole inférieure de la Photographie, parce qu’elle est inférieure, ignore les distinctions subtiles des esprits qui se jugent supérieurs. Elle refuse la distinction entre l’image animée et l’image fixe, tout comme entre les bonnes et les mauvaises images.  » Vivian Maier a fait tout aussi bien des films que des photographies. Et comme elle n’a rien développé, elle ne s’est jamais souciée de savoir lesquelles de ses images étaient « bonnes » ou « mauvaises ». Seul importait pour elle le moment où elle les faisait.

« L’Ecole inférieure de la Photographie fait passer avant toute chose l’accompagnement du monde par ses images. (…) Une photographie réussie est une photographie qui met en route. Cela n’a rien à voir avec le fait que l’image bouge ou non. L’important c’est le mouvement de l’esprit qui la regarde. C’est pourquoi l’Ecole inférieure de la Photographie reconnaît comme chefs de file tous les marcheurs, les voyageurs qui pensent écrivent ou rêvent en marchant. » Viviane Maier était une infatigable marcheuse, toujours en mouvement, et décrite comme ayant une façon particulière de se déplacer, en déplaçant ses bras vivement le long de son corps.

Pour l’Ecole inférieure de la Photographie, « la photographie pense et panse, celui qui la fait », mais aussi « celui qui la regarde. » Vivian Maier, décrite comme manifestement asociale et tourmentée, semble bien avoir pris soin d’elle-même à tout instant grâce à la photographie. Et celles de ses images qui fixent la plus grande misère montrent toujours l’humain derrière le malheur : en cela, elles nous font du bien. Sa posture, comme il est écrit dans le Manifeste pour une Ecole inférieure de la Photographie, « est celle de l’empathie. »

« Même quand la situation est désespérée, l’Ecole inférieure de la Photographie rend hommage à la beauté du monde parce que l’Ecole inférieure de la Photographie fait confiance à la beauté. » Vivian Maier se savait en but à l’hostilité de ses employeurs qui acceptaient difficilement sa marginalité, et qui la renvoyèrent souvent, jusqu’à la plonger dans le plus grand dénuement. Elle connaissait sa précarité. Allez voir ses photographies, et vous découvrirez la beauté du monde.

Cannes est fini, à quand un baptême du cinéma ?

Posté par Serge Tisseron le 16 juin 2014.

Le festival de Cannes s’est terminé. Des films ont été primés, des Oscars distribués, comme cela se fait maintenant depuis des dizaines d’années. Pourtant, tout a changé. Les films peuvent être vus partout, sur un téléphone mobile ou une tablette, et les enfants en découvrent de plus en plus tôt à la télévision, parfois même avant d’entrer en maternelle. En revanche, à cet âge là, l’enfant n’est souvent pas encore allé au cinéma, et c’est tant mieux ! Sa première séance de cinéma sera pour lui un peu comme la première expérience de plongée sous marine pour l’adulte : l’immersion dans un espace nouveau, coloré, imprévisible, où les repères habituels sont perdus. Ce n’est plus la voix familière d’un parent qui lui raconte l’histoire ; et les images ne lui arrivent plus dans l’espace familier du salon. Rien d’étonnant donc à ce qu’il ait besoin de temps pour apprivoiser tout cela. Mais c’est toujours une expérience inoubliable ! Pourquoi ne deviendrait elle pas alors l’occasion d’un nouveau rituel initiatique ? Après tout, notre société en manque, tandis que les images sont partout présentes. Pourquoi ne pas profiter de cette expérience pour introduire nos enfants de la meilleure façon dans le monde des images, en leur présentant celles-ci comme des histoires qu’on regarde, ou qu’on écoute, tous ensemble, comme réunis par un fil invisible ?

Un baptême accompagné

Il faut évidement bien choisir le film. Le mieux est une projection courte, de une demi-heure au plus, constituée de cinq ou six histoires de quelques minutes chacune. Avant quatre ans, l’enfant peine en effet à suivre la logique d’une action au-delà de quelques minutes. Une voix off qui commente l’histoire et guide la compréhension contribue aussi à mettre l’enfant en confiance. Il y retrouve l’atmosphère des histoires racontées par un adulte. L’accompagnateur, enseignant ou parent, peut apporter sa contribution à cet état d’esprit. C’est moins pour parler du film que pour ouvrir le rideau du théâtre, en réalisant un peu l’équivalent de la formule des contes de fées : « il était une fois ». Il peut dire par exemple : « Vous allez voir des images. Elles racontent l’histoire de… Vous allez voir ce qui lui arrive. Peut être parfois vous aurez peur, mais vous verrez, tout se finira bien. Et puis après, comme on aura vu le film tous ensemble, on pourra en parler tous ensemble. »

Des situations de la vie quotidienne

Il est préférable que le premier film vu par un enfant mette en scène des situations qui pourraient lui arriver, et dans lesquelles il puisse s’identifier à chacun des protagonistes. En effet, quand un jeune enfant est mis devant un poste de télévision, les situations qu’il voit sont le plus souvent incompréhensibles. Il essaie alors de se construire des repères – l’esprit humain est programmé pour cela - en s’identifiant au personnage qui lui semble lui ressembler le plus. Le risque est alors qu’il s’identifie toujours plus à un seul rôle : celui qui mène ou bien celui qui est mené, celui qui frappe ou bien celui qui est frappé, etc. Cette identification exclusive réduit l’éventail de ses réponses possibles aux situations. C’est d’ailleurs pour lutter contre ce danger que j’ai conçu le Jeu des Trois Figures pratiqué notamment par les enseignants des Maternelles.

Après le film : parler des émotions

L’enfant est comme l’adulte. Il comprend que les images sont des images, et que « ce n’est pas vrai ». Mais en même temps, il est différent de l’adulte : il n’a pas encore appris à contenir ses émotions. C’est pourquoi il ne faut pas dire à l’enfant qui a peur : « Ce n’est pas pour de vrai. » Il le sait bien. Son problème n’est pas cognitif, mais émotionnel. Il faut le prendre dans les bras : une émotion négative ne se combat bien qu’en créant une émotion positive. L’accompagnateur explique que le plaisir du cinéma, c’est d’avoir des émotions aussi « vraies » que celles qu’on éprouve dans la vie réelle, mais en sachant que c’est faux. Il explique aussi qu’il y a des émotions que nous avons tous éprouvées ensemble pendant le film, mais aussi d’autres très personnelles. C’est normal parce qu’on est tous différents. Il dit enfin qu’il y a des émotions qu’on a envie de partager, et d’autres qu’on a envie de garder pour soi : chacun a son « jardin secret ».

Après le film : poser des repères narratifs

Devant un écran, on est dans un éternel présent. Seul compte le plaisir qu’on prend à chaque instant à ce qu’on regarde. C’est normal : les écrans suscitent essentiellement l’intelligence visuelle et spatiale. Mais après le film, il est important de construire des repères narratifs, pour permettre à l’enfant de commencer à se situer dans le temps. On peut par exemple demander aux enfants s’il y a une image dont ils se souviennent. Puis demander : « Et après, qu’est ce qui s’est passé ? » « Et encore après ? »

Un certificat de baptême

Pour terminer, rêvons un peu : pourquoi l’institution scolaire ne prendrait elle pas en charge ce Baptême du cinéma ? Après tout, le cinéma, c’est des histoires qu’on partage, et dont on peut parler ensemble. Le groupe classe est donc une excellente occasion d’expérimenter ces échanges. Et aussi d’expliquer aux enfants, avant ou après le film, que les images sont des illusions produites par des machines, parce qu’ils devront s’en souvenir toute leur vie ! En plus, si l’institution scolaire l’organise, cela permettra à l’enfant de ramener dans sa famille le diplôme attestant de son baptême du cinéma, de l’afficher dans sa chambre, d’en parler avec ses parents... Ce sera le début d’une aventure qui dure toute la vie.

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