Les dangers de l’alerte du Dr Ducanda

Posté par Serge TISSERON le 17 juin 2017.
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Depuis un mois, le docteur Ducanda, médecin de PMI de son état, endosse le costume du lanceur d’alertes. En mettant en avant le cas d’enfants âgés de 2 à 4 ans passant plus de six heures par jour devant un écran, elle agite le spectre de l’autisme : la surconsommation de télévision produirait des symptômes semblables à ceux de ce handicap. Avec un tel épouvantail, elle n’a pas de peine à convaincre les parents qu’il faut d’urgence réduire la consommation d’écrans de leurs enfants ! Mais la très grande majorité des parents limite déjà cette consommation à des durées bien inférieures, et ceux qui laissent leur enfant six heures par jour devant un écran le laisseraient probablement six heures devant un mur blanc en cas de panne de leur récepteur ! Alors, à quoi et à qui est destiné un tel discours ? A faire accepter, semble-t-il, un certain nombre de propositions qui ne doivent plus rien au point de départ de cette campagne.

Une alerte qui a des précédents

Pour s’en tenir à ces dernières années, trois campagnes successives ont été lancées pour alerter sur les dangers des écrans chez les jeunes enfants. L’année 2001 a vu la création du Collectif Inter associatif Enfance et Médias, le CIEM. Il regroupait plus de 16 associations nationales, familiales, d’éducation populaire, de parents d’élèves, de syndicats d’enseignants, de recherche sur les médias et l’enfance… afin de poser les questions de la vulnérabilité des mineurs faces aux écrans. La seconde campagne est celle que j’ai initiée en 2006, en lançant sur le site yapaka.be une pétition contre les chaînes de télévision spécifiquement dédiées aux enfants de moins de trois ans. Elle a donné lieu au conseil « pas de télé avant trois ans », largement relayé par l’ensemble des médias, mais aussi par le conseil supérieur de l’audiovisuel et le ministère de la santé. En 2008, j’ai lancé dans la continuité la campagne des balises 3/6/9/12 de façon à aider les parents à comprendre comment introduire les différents écrans auprès de leurs enfants, sur quelle durée et à quel moment. Enfin, en 2013, l’Académie des sciences a publié un avis intitulé « L’enfant et les écrans ». Il y était notamment écrit : « Toutes les études montrent que les écrans non interactifs (télévision et DVD) devant lesquels le bébé est passif n’ont aucun effet positif, mais qu’ils peuvent au contraire avoir des effets négatifs : prise de poids, retard de langage, déficit de concentration et d’attention, risque d’adopter une attitude passive face au monde. Les parents doivent être informés de ces dangers. Les pédiatres et les médecins généralistes peuvent jouer un rôle d’alerte important auprès des familles. Ils ne doivent pas hésiter à interroger les parents sur la présence d’un poste de télévision dans la chambre de l’enfant et sur son temps de consommation d’écran ». Quant au paragraphe consacré aux tablettes, il préconisait de limiter leur utilisation aux usages accompagnés, sur des périodes courtes, en complémentarité avec les jouets traditionnels.

En dénonçant l’existence chez les enfants soumis à une surconsommation d’écran de troubles du langage, de l’attention et de la concentration, et de difficultés relationnelles, la pétition lancée par le docteur Ducanda n’innove donc pas vraiment. En revanche, ce qui est certain, c’est que les situations extrêmes qu’elle met en avant et sa référence à l’autisme donnent à son alerte un impact émotionnel considérable… que la suite de son propos ne fait qu’amplifier.

L’épouvantail de l’addiction

Tout d’abord, le docteur Ducanda exhume l’expression « d’addiction à la télévision » des poubelles de l’histoire où elle a été reléguée par l’ensemble des études scientifiques menées depuis trente ans. Elle reçoit évidemment sur ce chemin le soutien de certains addictologues qui rêvent qu’une reconnaissance officielle de cette « nouvelle pathologie » draine vers leurs consultations tous les parents inquiets de voir leurs ados scotchés aux écrans. L’avis de l’Académie de médecine de 2012 et celui de l’Académie des sciences de 2013, qui se sont prononcés contre l’existence d’une telle addiction, ont douché leurs espoirs. Ils en plaçaient aussi beaucoup dans le DSM 5 et là aussi, ils ont été déçus. Une nouvelle chance s’offre à eux avec les jeunes enfants, d’autant plus qu’ils sont assurés de bénéficier du soutien discret du lobby pharmaceutique. La reconnaissance d’une telle pathologie pourrait en effet constituer pour les laboratoires un cheval de Troie qui leur permettrait d’investir dans un second temps le champ des enfants, puis celui des adolescents. Des molécules « anti addictives » sont déjà quasiment prêtes ! Car c’est bien la chimiothérapie, à terme, qui sera appelée à répondre à la question : comment soigner des cohortes d’enfants souffrant d’une soi-disant addiction aux écrans ? L’exemple des abus de la Ritaline dans la prise en charge des troubles du déficit de l’attention montre le risque d’une telle évolution. Autrement dit, les dangers sont assez grands pour que ceux qui affirment qu’il existe une addiction aux écrans chez les bébés le démontrent scientifiquement avant de l’affirmer.

Un silence inquiétant sur l’éducation aux médias

Si le concept d’addiction est lourd de conséquences pour les possibilités de traitement, il l’est tout autant du côté de l’apprentissage de l’auto régulation. Car il porte l’idée du risque de rechute. Vous avez sombré dans une addiction au tabac, à l’alcool, à l’héroïne ? Vous êtes sevré ? N’y touchez plus jamais, ce serait la rechute assurée ! On comprend pourquoi, dans cette optique, la seule réponse apportée aux dangers des écrans est la réduction drastique du temps passé devant eux. Cela revient à les traiter en simples objets toxiques en ignorant que ce sont des outils complexes qui nécessitent une éducation à leurs usages. Cette éducation était au contraire au centre de la campagne du CIEM et de l’avis de l’Académie des Sciences qui s’est accompagné de la publication d’un livret éducatif à destination des enseignants de CM1 et CM2. C’est aussi ce que la campagne des balises 3/6/9/12 formule comme « apprendre à se servir des écrans pour apprendre à s’en passer ». Le problème n’est pas en effet de savoir si les enfants ont besoin d’autres choses que des écrans. La réponse est évidemment oui, et c’est d’autant plus vrai qu’ils sont plus jeunes. Il est de savoir si nous voulons nous donner les moyens pour que nos enfants, demain, sachent éviter leurs dangers et les utiliser à bon escient. Ils ne bénéficieront pas, hélas, des ressources relationnelles des enfants des cadres de la Silicon Valley, qui sauront toujours vers qui se tourner pour apprendre à déjouer les pièges que leurs parents fabriquent à notre intention. C’est pourquoi l’un des rôles de l’école est de proposer cette éducation dès le CM1.

La découverte des orphelinats en Roumanie a montré que les carences affectives et éducatives massives produisent des formes de repli sur soi et d’évitement du regard évocatrices de l’autisme, partiellement régressives sous certaines conditions. Il est évidemment bouleversant de découvrir que de telles situations existent aussi en France, et à domicile ! Mais il serait catastrophique que cette émotion fasse remettre en selle l’idée à ce jour dénuée de toute preuve scientifique de l’existence d’une addiction aux écrans et renoncer à toute visée éducative. Ce serait un désastreux retour en arrière.

La misère, les écrans et l’enfant : recréer du lien social

Posté par Serge TISSERON le 17 juin 2017.

Un médecin de PMI sonne l’alarme sur le nombre de plus en plus important de jeunes enfants abandonnés de longues heures devant la télévision, et souffrant de graves retards dans leurs apprentissages et leur socialisation (1) . Des psychomotriciens voient aussi de plus en plus souvent des enfants présentant une motricité réduite à deux gestes seulement, celui de refermer leur main sur un objet et celui de frotter avec leur index, autrement dit les deux gestes correspondant à l’utilisation d’un smartphone. Mais que font donc les écrans à nos enfants ?

Des cris d’alarme réitérés

Après des premières études centrées sur la prise de poids et l’accroissement du risque d’obésité (2), les chercheurs se sont rapidement concentrés sur les conséquences catastrophiques des écrans précoces sur les apprentissages et la sociabilité. En effet, plus les enfants passent de temps devant la télévision ou seuls devant des tablettes, et moins ils en ont pour les jeux créatifs, des activités interactives et d’autres expériences cognitives sociales fondamentales. Des compétences telles que le partage, l’appréciation et le respect des autres, qui sont des acquisitions enracinées dans la petite enfance, s’en trouvent menacées. Tous les domaines sont touchés : l’acquisition du langage (3) ; les capacités d’attention et de concentration (4) et cela même si l’enfant est dans un pièce dans laquelle la télévision marche sans qu’il la regarde ; l’agentivité, c’est-à-dire la perception de soi comme acteur du monde qui fait arriver des choses, et pas seulement comme quelqu’un à qui il arrive des choses (5) ; et enfin la construction d’un rapport à l’autre qui institue son visage comme un repère essentiel de communication, autrement dit sur les capacités d’empathie (6) .
Hélas, l’Institut national pour l’éducation à la santé (INPES) n’a pas jugé utile à ce jour de se mobiliser et de lancer, autour des écrans, une campagne semblable à celle qui nous rappelle, sur toutes les publicités alimentaires, d’élémentaires conseils de diététique. Et nous attendons toujours que les carnets de santé comportent des conseils aux jeunes parents sur l’usage familial des écrans.

Combattons les abus d’écrans, évitons la croisade

Bien sûr, ces mêmes technologies permettent aux enfants qui y ont été introduits au bon moment et de la bonne façon d’entreprendre quelque chose de neuf que nous n’avions pas forcément prévu, et les prépare à la tâche de renouveler le monde. Mais pour faire passer le message que les écrans sont une formidable opportunité pour l’enfant en âge scolaire, il faut commencer par dire qu’une vie quotidienne interactive à l’âge préscolaire est indispensable pour développer les compétences cognitives et relationnelles qui joueront plus tard un rôle clé dans cette entreprise. Et l’inverse est tout aussi vrai. Les indispensables campagnes destinées à mettre en garde contre les dangers des écrans chez les enfants d’âge préscolaire devraient toujours s’accompagner de conseils pour permettre leur utilisation raisonnée et créative chez les enfants d’âge scolaire, comme nous le faisons depuis 2008 dans la campagne des balises 3-6-9-12 (7). Sinon, il y a un grand danger d’accréditer auprès des parents l’idée que les écrans seraient un produit toxique auxquels les jeunes développeraient une catastrophique « addiction ». Ce serait en effet un danger pour trois raisons au moins. D’abord parce que la grande majorité des jeunes grandis avec les écrans les gèrent pour le meilleur, comme l’a montré une récente enquête sur les Millennials (8), ces jeunes âgés de 13 à 34 ans nés en plein essor de l’ère numérique. Ensuite parce qu’aucun chercheur ne défend l’idée qu’il existerait une addiction aux écrans en eux-mêmes : les mécanismes biologiques en jeu, les effets de la privation et les risques de rechutes après « sevrage » ne sont pas comparables à ceux qui existent dans la consommation de substances toxiques . Mais surtout parce que l’addiction étant, comme chacun le sait, une maladie dont on sort encore mieux quand on est aidé par un médicament, le risque serait que des parents se tournent vers leur médecin traitant pour savoir quelle drogue donner à leur enfant. Des laboratoires pharmaceutiques ont déjà des molécules prêtes ! Ne tentons pas le diable en parlant d’addiction !

Des programmes de soutien social

C’est finalement la solitude et le sentiment d’abandon qui amènent des parents à laisser de longues heures leurs enfants devant des écrans. Quand des parents sont trop marqués par la frustration, le sentiment de déshumanisation et la rage impuissante, comment pourraient-ils s’occuper de leurs enfants ? Ils ne peuvent même pas les voir, et encore moins leur sourire. C’est pourquoi se limiter à conseiller la limitation du temps d’écran serait se donner bonne conscience facilement et en même temps commettre une grave erreur. Ce serait confondre la cause réelle, à savoir la misère sociale et le désespoir de ces parents souvent isolés, avec le moyen par lequel ils tentent de rendre leur vie supportable, à savoir les écrans. Et ils seraient légitimement en droit de penser que leurs problèmes sont ignorés. L’essentiel est donc d’abord de mettre en place à leur égard une politique de soutien et d’accompagnement social afin qu’ils aient le temps et les ressources nécessaires pour communiquer avec leurs enfants. La société civile a également un rôle important à jouer, par exemple en organisant, en lien avec les éducateurs, enseignants, parents et élus locaux, des « semaines pour apprendre à voir autrement », parfois improprement appelées « semaines sans écrans », qui valent d’abord par la possibilité de créer du lien social et de lutter contre la solitude des familles les plus démunies . Les campagnes de prévention n’en seront que mieux entendues, et suivies, même si ce n’est pas dans les proportions que l’on souhaiterait.
Le combat pour les bébés d’aujourd’hui est un combat pour la société de demain.

(1) https://www.gynger.fr/ecrans-et-autisme-un-medecin-de-pmi-lance-lalerte/
(2) Dennison B. A., Erb T. A. and Jenkins P. L., « Television Viewing and Television in Bedroom Associated With Overweigt Risk Among Low-Income Preschool Children », in Pediatrics, 2002, 109 ; 1028-1035.
(3) Zimmerman F.J., Christakis D.A., « Children’s television viewing and cognitive outcomes : a longitudinal analysis of national data » in Arch Pediatr Adolesc Med., 2005, 159 (7):619–625.
(4) Schmidt M.E., Pempek T.A. et al., « The effects of background television on the toy play behavior of very young children », in Journal Child Dev., Georgetown University, 2008, 79 (4):1137-51.
(5) L.S. Pagani, C. Fitzpatrick, A.B. Tracie, A. Dubow, “Prospective associations between early childhood television exposure and academic,psychosocial, and physical well-being by middle childhood”, Archives of Pediatrics and Adolescent Medicine, 2010.
(6) L. S. Pagani, F. Lévesque-Seck and C. Fitzpatrick, “Prospective associations between televiewing at toddlerhood and later self-reported social impairment at middle school in a Canadian longitudinal cohort born in 1997/1998”, Psychological Medicine, Page 1 of 9. © Cambridge University Press, 2016.
(7) Voir Tisseron S. (2013). 3-6-9-12, apprivoiser les écrans et grandir, Toulouse : ères.
(8) http://www.mediametrie.fr/comportements/communiques/media-in-life-2016-les-millennials-qui-sont-ils-vraiment.php?id=1669.

Comment les candidats aux élections manipulent notre empathie

Posté par Serge TISSERON le 14 mai 2017.

Les élections sont passées. La passion est retombée. Les législatives s’annoncent, et on va probablement continuer à voir notre empathie largement manipulée par les différents candidats, exactement comme elle l’a été pendant les présidentielles. Nous ne votons pas en effet seulement pour un programme, mais aussi, et parfois surtout, pour un homme, ou une femme, dans lequel on reconnait quelque chose de soi. Alors, quelles leçons pouvons-nous tirer de ces manipulations passées qui puissent nous être utiles pour nous protéger pendant la campagne qui s’annonce ?

Plusieurs candidats, plusieurs stratégies

L’empathie est un édifice complexe qui associe plusieurs composantes. Dans sa forme tournée vers l’autre (car il en existe aussi une forme tournée vers soi appelée « auto empathie »), elle fait intervenir trois dimensions. La première est l’empathie affective qui permet d’identifier l’état émotionnel de quelqu’un et d’y participer, par exemple en étant triste avec quelqu’un que nous identifions comme triste. Elle est manipulée quand nous sommes poussés à nous apitoyer sur le sort d’une personne ou d’une communauté, puis sollicités pour aider une organisation supposée s’en occuper. La seconde composante de l’empathie est cognitive. Elle consiste à comprendre ce qu’attend notre interlocuteur, mais sans s’accompagner d’émotions particulières, de telle façon qu’elle peut être mise au service d’une manipulation sans honte ni culpabilité. Elle permet de faire croire à quelqu’un que l’on éprouve des choses que l’on n’éprouve pas, et à la limite qu’on est « comme lui », et que pour cela il peut nous faire confiance. Enfin, dans sa forme mature, l’empathie consiste dans la capacité de changer de point de vue émotionnel, et donc de porter un regard mesuré sur le monde. Or il se trouve que les cinq principaux candidats, dans leur projet de se construire une image attractive qui leur soit propre, ont diversement manipulé ces capacités chez leurs électeurs.

Les « candidats du peuple »

Commençons par Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen. Indépendamment de leurs programmes respectifs, tous les deux ont prétendu remplacer la manière feutrée et polie des discussions politiques en introduisant dans leur campagne le langage supposé authentique et sincère de tous ceux qui peuvent se sentir légitimement privés de parole publique. De ce point de vue, on peut dire que l’un et l’autre ont tenté de renouveler la performance de Trump. Intervenir à chaque fois comme quelqu’un qui a été longtemps empêché de parler, et qui s’accorde à bon droit la possibilité d’utiliser des formules brutales et tranchantes car il craint qu’on lui retire aussitôt la parole qu’on vient juste de lui donner. Mélenchon a ajouté à cette forme de manipulation de notre empathie une autre composante. Avec les vidéo tournées chez lui, genre « youtubeur », il a ajouté une dimension de proximité identificatoire supplémentaire : « J’entre chez vous, vous entrez chez moi ».

François Fillon

François Fillon ne pouvait pas prétendre, lui, mimer la posture de quelqu’un qu’on veut empêcher de parler dans la mesure où il a longtemps occupé un poste au gouvernement. Il lui était impossible d’utiliser le slogan utilisé par Mélenchon et Le Pen, à savoir « je suis comme vous, donc je vous comprends et je vous défendrai quoi qu’il arrive ». A défaut de pouvoir mettre en avant le statut de victime ordinaire semblable à ses électeurs, il a tenté de mobiliser l’empathie en se présentant comme la victime exceptionnelle d’attaques injustifiées et haineuses non seulement contre lui, mais aussi contre sa famille. Et pour cela, il a sans arrêt fait semblant de croire que les attaques dirigées contre lui, notamment pour avoir rémunéré de façon injustifiée sa femme et ses enfants, étaient dirigés contre eux, supposés innocents et fragiles ! Nous étions dans le même mouvement invités à le plaindre, à admirer son courage exceptionnel face aux attaques dirigées contre lui, et son dévouement indéfectible à ses proches.

Benoit Hamon

Benoit Hamon, dans son programme première manière, a joué sur l’opposition de ce qui serait dû aux machines et aux humains. Il a en effet associé la mise en place d’un revenu universel de base pour chacun et la création d’une « taxe robot », ce qui pouvait apparaître comme une façon d’opposer l’empathie pour les humains qui mériteraient de percevoir un revenu sans travailler, à l’absence justifiée d’empathie pour les machines qui, elles, devraient à l’inverse être taxées fortement. Cette proposition, qui pouvait sembler relever d’une forme d’humanisme généreux pénalisant les robots par empathie pour les humains aurait été une catastrophe pour la filière robotique française émergente et à terme pour l’ensemble de l’économie du pays.

Emmanuel Macron

Il n’a cherché à aucun moment à se constituer comme semblable à ses électeurs – son statut d’ancien banquier le lui interdisait de toutes les façons – et encore moins en victime. Il a plutôt cherché à montrer qu’il était celui que beaucoup de ses électeurs voudraient devenir. Il n’a pas travaillé son image pour dire « je suis comme vous » mais « je suis celui que vous désirez devenir, et que vous pouvez devenir, puisque j’en suis la preuve ». Appliquée à paraître en toutes circonstances bienveillant et gentil, calme et séduisant, il a semblé se faire le porte-parole des valeurs d’écoute et d’ouverture à l’autre dont nous aimerions nous-mêmes être capables plus souvent. D’où l’erreur de Marine Le Pen lors du débat qui l’a opposée à lui. En concentrant tous ses coups contre lui, elle a créé l’impression chez tous ceux qui étaient séduits par son image sans être convaincu par son programme qu’elle les attaquait eux-mêmes. Son sang-froid et sa capacité à faire appel à la raison en toutes circonstances alors qu’elle faisait appel aux émotions, a confirmé cette image d’un homme apparemment rationnel en tout et que rien ne peut détourner du chemin qu’il s’est fixé. Bien sûr, personne ne sait ce qu’il est vraiment, mais l’image qu’il impose de lui trouve une place particulière dans la configuration des manipulations d’empathie. Il ne se donne pas pour être comme nous, mais pour incarner notre idéal, et tout particulièrement par rapport à un public jeune qui peut se dire « si Macron y arrive, je peux y arriver aussi. »

Il va maintenant appartenir aux candidats aux législatives de choisir entre ces diverses stratégies. Il y a ceux qui privilégieront « Je suis comme vous », ceux qui diront « Je t’invite ce soir chez moi sur ma chaîne Youtube », ceux qui rugiront « On veut m’abattre (je pense à ceux dont la candidature suscite déjà des pétitions hostiles), mais je me battrai jusqu’au bout contre cette vilénie », et ceux qui souriront largement en vous regardant dans les yeux « Acceptez de voir en moi celui que vous aimeriez être ». Le spectacle ne fait que commencer, et il serait dommage qu’il nous fasse oublier le plus important : lire les programmes des candidats !

Mehdi Meklat et le mythe du double maléfique

Posté par Serge TISSERON le 23 mars 2017.

Jusqu’en 2015, sous le pseudonyme de Marcelin Deschamps, Mehdi Meklat a incarné, selon ses propres termes, « un personnage honteux, raciste, antisémite, misogyne, homophobe, sur Twitter.« Et il ajoute : »Les propos de ce personnage fictif ne représentent évidemment pas ma pensée et en sont tout l’inverse.« Mais peut-on se dédouaner de propos qu’on a soi-même tenus en invoquant un »double maléfique" ?

Un clivage qui commence dès le berceau

Il est devenu habituel d’évoquer le rôle des réseaux sociaux instantanés comme Twitter sur la libération de la parole, et sur ce qu’on appelle pudiquement « un comportement décomplexé ». C’est exact que l’anonymat incite à « se lâcher », mais les choses commencent bien avant, et pour comprendre les comportements, il nous faut évoquer les processus psychiques qui sont derrière. Les enfants grandissent aujourd’hui dans un paysage audiovisuel agressif et hyper sexué qui empêche l’installation du refoulement et favorise au contraire le développement du clivage. En effet, alors que le refoulement est un processus de défense qui gère des désirs dans l’expression sociale est interdite, le clivage gère des situations dans lesquelles la violence de l’environnement menace les repères et l’équilibre du sujet. Et c’est le cas du jeune enfant confronté aux images qui l’environnent.

Ce clivage banalisé est donc très différent de celui qu’avaient décrit les premiers psychanalystes qui s’y étaient intéressés. Il n’est pas seulement un processus destiné à protéger contre des situations extrêmes telles qu’une agression sexuelle ou un traumatisme de guerre. Il est d’abord mobilisé chez le jeune enfant par les images de publicité, les couvertures de revue, les actualités télévisées, et l’ensemble des écrans familiaux qui contiennent bien plus de charges agressives et sexuelles qu’il n’est capable d’en gérer.

Le rôle des outils numériques

Cette aptitude au clivage est évidemment ensuite renforcée par l’utilisation des outils numériques. Les jeux vidéo invitent l’enfant à incarner plusieurs personnages et donc à gérer des identités multiples. Aussitôt qu’il va sur les réseaux sociaux, il pratique de façon plus réaliste encore cette capacité à endosser des identités d’emprunt : les garçons jouent à se faire passer pour les filles et les filles pour des garçons, et nombreux sont ceux qui se font passer pour plus âgés qu’ils ne sont. Sans compter la possibilité des attaques anonymes. Enfin, la fonction SMS des téléphones mobiles permet de mener en parallèle plusieurs conversations à l’insu des divers protagonistes : une conversation avec les personnes présentes physiquement autour de soi et d’autres avec des personnes absentes physiquement, mais présentes à travers le réseau.

Cette gymnastique mentale et sociale crée un paysage psychique totalement nouveau dominé par le morcellement et l’adhésion sans distance aux normes du groupe dans lequel on se trouve. Ce qui paraissait pathologique hier est devenu la nouvelle norme. Les désirs dont l’expression sociale est interdite ne sont plus frappés de refoulement de telle façon qu’ils pourraient générer une névrose ou bien trouver une expression sublimée dans diverses formes de création. Ils cohabitent dans des espaces séparés et sont activés à tour de rôle selon les possibilités de l’environnement. La preuve en est que chez les artistes eux-mêmes, le travail de création a moins pour objet l’expression de désirs refoulés, qui n’existent d’ailleurs plus, que le rapprochement inattendu, provocateur ou poétique, d’objets ou d’images évoquant des situations ou des états mentaux habituellement clivés.

Un nouveau paysage psychique

Une fois admis que toutes les parties clivées d’un individu font partie au même titre de sa personnalité, il serait absurde de décider que la personnalité de chacun serait plus présente dans ses comportements socialement acceptables que dans ceux qui ne le sont pas. Et sur le plan social, ce serait évidemment encourager l’expression non contrôlée des parties clivées de chacun, notamment sous le couvert de l’anonymat permis par Internet. Deux erreurs sont donc à éviter. La première serait de considérer ces personnalités comme pathologiques et vouloir quelles intègrent leurs parties clivées dans une personnalité unifiée comme le XXe siècle l’a cru possible à un moment où l’environnement technologique était différent et organisait une relation à soi et aux autres différente elle aussi. La seconde erreur serait de considérer que l’autorégulation par chacun de ses comportements sociaux s’arrêterait là où le clivage commence. Bien au contraire, plus la culpabilité s’efface, en lien avec le déclin de la famille autoritaire et du refoulement, et plus il est important de rappeler les lois qui organisent la possibilité de la vie collective. Ne considérons pas les personnalités clivées comme pathologiques, puisque le clivage est devenu un processus psychique général et quasiment une nouvelle normalité, mais n’exonérons aucune de leurs facettes des sanctions pénales que leurs comportements peuvent appeler. Le « double maléfique » est une mythologie inventée à une époque où le refoulement régnait en maître et où le clivage, en tant que processus exceptionnel et extrême, suscitait la fascination du grand public et l’incompréhension des psychologues. Mais cela a changé. La personnalité unifiée a disparu du paysage social, il nous faut apprendre à vivre avec des parties clivées.
La liberté d’expression dont bénéficie aujourd’hui notre culture permet mieux que jamais d’éprouver et de penser la violence sans plus se la cacher. Mais il serait dramatique que disparaisse dans le même moment l’indispensable distinction entre vie psychique et vie publique. S’il est essentiel de ressentir et de penser violent, il l’est tout autant de ne pas agir violent, y compris dans cette forme de violence particulière que sont les mots.

De culpabilité, il n’y en a plus, et le paysage politique, hélas nous le rappelle chaque jour. Il ne s’agit pas de réapprendre le refoulement, qui consiste justement à cesser d’éprouver avec le risque de la névrose, mais d’apprendre l’autorégulation, qui est la condition majeure de l’aptitude à vivre ensemble.

Westworld, pourquoi fantasmons nous des robots doués de conscience ?

Posté par Serge TISSERON le 8 janvier 2017.

La dernière série télévisée de HBO, WestWorld, va probablement faire flamber encore un peu plus l’imaginaire de nos contemporains autour des robots. Elle prend en effet pour théâtre un parc de robots humanoïdes exactement semblables à des humains. Et comme on dit qu’il ne manque que la parole aux animaux pour qu’ils nous ressemblent tout à fait, certains des roboticiens qui les ont fabriqués ne sont pas loin de penser qu’il ne leur manque que la conscience. Certains de ces robots vont l’acquérir seuls au fil des épisodes, tandis que d’autres y parviennent guidés par leurs créateurs fascinés. Bref, toute la question de cette série tourne autour de la capacité d’émancipation des robots : acquérir une conscience, une volonté, un libre arbitre, et finalement un destin.

Réalité et imaginaire des robots

Il existe donc un fossé abyssal entre la manière dont les roboticiens conçoivent aujourd’hui leurs machines, à savoir comme des outils sophistiqués, et la façon dont ceux-ci sont présentés dans les œuvres de science-fiction, c’est-à-dire comme des créatures vouées tôt ou tard à acquérir ce qui fait le propre de l’homme, à savoir la conscience réflexive. À partir de ce constat, deux attitudes sont possibles. La première est de vouloir remettre nos concitoyens sur le « chemin de la réalité » en leur rappelant que les robots sont seulement des machines un peu plus compliquées que les autres, certes aussi éloignées d’un grille-pain que celui-ci l’est d’un silex taillé, mais ne méritant pas plus de divagations. La seconde attitude consiste à penser que ces mythes ont une fonction. S’ils n’en avaient pas, ils n’auraient jamais été inventés !
De façon générale, les mythes sont des outils qui permettent à l’homme de construire des représentations psychiques à la fois personnelles et partagées, autour de problèmes qui lui semblent le dépasser : la souffrance, la culpabilité, l’inceste… Ils participent ainsi au processus par lequel l’homme cherche à apprivoiser à la fois ce qu’il observe et ce qu’il ressent. Longtemps les mythes ont fait intervenir les dieux, ils s’en sont aujourd’hui affranchis. Et comme nous sommes de plus en plus dépendants de diverses machines, il est inévitable que les mythes en témoignent. Mais cela ne répond pas à la question : pourquoi la mythologie privilégiée autour des robots concerne-t-elle son devenir humain ?

Apprivoiser les robots en leur imaginant un cœur

Il y a trente ans, le roboticien Masahiro Mori a montré que le robot d’apparence humanoïde suscite un sentiment d’inquiétante étrangeté, et il l’a rapporté à sa ressemblance à la fois troublante et imparfaite avec l’être humain. Aujourd’hui, nous constatons que le robot ne déroute pas seulement nos repères dans nos relations à nos semblables, mais aussi ceux qui organisent nos relations aux objets et aux images. Le robot est en effet un objet, mais différent de tous les autres : il parle, prend des initiatives et plaisante ! Le robot a aussi une apparence qui le fait ressembler à ceux que nous avons vus dans les films, mais tout se passe comme s’il était sorti du cadre de l’image pour marcher dans la même pièce que nous ! Or c’est justement par le cadre que notre culture occidentale, qui a valorisé et encouragé les images, a tenté de maîtriser les risques de confusion entre réalité et fiction dont elles sont porteuses. Enfin, le robot humanoïde, voire androïde, c’est-à-dire doté d’une apparence semblable à la nôtre, nous inspire des sentiments humains, et pourtant son constructeur nous donne le droit de le débrancher comme une simple machine !
Rien d’étonnant donc si le robot suscite chez nous un sentiment d’inquiétante étrangeté ! Le problème est que celui-ci risque de compliquer singulièrement l’introduction des robots dans nos sociétés alors que leur développement est présenté comme une priorité par toutes les économies développées. Des informaticiens travaillent donc sur les moyens de nous rendre ces machines familières pour que nous puissions les côtoyer au bureau et à la maison sans inquiétude, voire avec gratitude. Mais parallèlement aux efforts menés dans les laboratoires, les imaginations, elles aussi, travaillent…

Avec l’autonomie, la machine change de registre imaginaire

Au-delà du seuil technologique de la machine autonome, l’être humain ne peut plus penser l’outil seulement comme un outil, parce qu’il échappe à son contrôle pour passer sous celui de son constructeur. C’est la révolution des algorithmes. Que j’achète un marteau ou une voiture, dans les deux cas je suis son propriétaire et je les contrôle totalement. Mais si j’achète un robot, je ne sais pas comment son fabricant l’a programmé, et je ne sais pas non plus si un hacker ne va pas un jour le retourner contre moi. L’homme a besoin de croire que les machines autonomes aient un jour une conscience, une volonté et un libre arbitre pour pouvoir penser les apprivoiser. Le mythe du robot doué d’une conscience est en cela un peu l’équivalent de la prostituée au grand cœur : plus l’homme accepte de se mettre en situation de vulnérabilité, plus il a besoin de penser que la créature entre les mains de laquelle il s’en remet a « un cœur ». L’idée que l’on puisse un jour donner une conscience aux robots obéit à cette logique : nous permettre de ne plus être effrayé par le robot comme une machine qui serait appelée à « réaliser un programme » sans état d’âme, ni pitié, ni empathie. Nous imaginons une conscience aux robots pour tenter de ré enchanter le monde de la robotique placée aujourd’hui sous le signe du robot « réalisant le programme que ses constructeurs ont conçu pour lui ». Le robot « libre » peut être méchant, mais parce qu’il est « libre », on peut rêver de le faire changer d’avis. Des déportées ont raconté qu’elles étaient rassurées de voir leurs tortionnaires nouer des liaisons amoureuses avec leurs homologues masculins ; cela les rassurait sur le fait que ces femmes, qui leur paraissaient insensibles et « robotisées », étaient toujours des êtres humains, et qu’elles pouvaient, peut-être, en s’y prenant bien, les attendrir. Cela a aidé ces déportées à vivre.
Le problème, avec les robots, est évidemment bien différent, mais il repose sur la même logique. Les imaginer avoir une conscience nous permet de penser pouvoir les influencer même si ne connaissons pas leurs programmes. Bien sûr, cela risque en même temps de nous faire sous-estimer le pouvoir des programmeurs d’entretenir cette illusion, et donc nous de rendre plus vulnérables encore aux manipulations de toutes sortes. Mais si nous voulons combattre efficacement la funeste tendance à imaginer une liberté aux robots, nous devons d’abord ne pas nous tromper sur sa cause. Ce fantasme ne relève pas d’une mauvaise appréciation de la réalité des robots. Il témoigne au contraire d’une excellente appréciation du risque que le robot, préprogrammée et sans cesse reprogrammée à distance par ses concepteurs, échappe totalement à son utilisateur.
Le fantasme d’un robot « libre » cherche à opposer au cauchemar du robot sous contrôle de son fabricant une vision qui n’est pas forcément plus rassurante, mais qui rend à l’homme sa part de liberté.

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