« Détox numérique » : règles de base d’un bien vivre ensemble

Posté par Serge Tisseron le 5 août 2015.

Comme chaque année à la période des vacances, des stages coûteux sont organisés pour ceux qui souhaitent rompre avec leurs excès numériques. Ils ont lieu dans des endroits merveilleux où chacun peut trouver un coach attentionné soucieux de son bien-être. Les clients se sentent à tout moment entourés, choyés, compris… de telle façon qu’il ne leur viendrait pas à l’idée d’aller compter leurs Like ou leurs Lol sur les réseaux sociaux même s’ils en avaient la possibilité !
Ces séjours sont en général plutôt réussis du point de vue de leur capacité de faire renouer les personnes qui y participent avec elles-mêmes. Mais la plupart du temps, quand leurs participants reviennent chez eux, la tentation est grande de reprendre les mauvaises habitudes (voir mon blog « Détox numérique » : halte à l’intox ! de juillet 2014). C’est bien compréhensible. La plupart des consommations excessives des technologies numériques sont liées à l’angoisse de ne se sentir exister pour personne, et donc de ne plus exister du tout. C’est pourquoi la seule manière efficace d’organiser autrement notre relation aux technologies numériques passe par la création de règles de vie commune, en famille et en collectivités. Essayons de résumer les règles d’hygiène de base d’un bien vivre ensemble avec les technologies numériques.

Des règles de vie familiale et collective

Conseil n°1
Prendre le repas du soir en famille sans télévision ni téléphone mobile… ni journal. De manière à faire de ce moment l’occasion d’échanges conviviaux. Et il est bien évident que ce conseil s’applique aux adultes autant qu’aux enfants, et même aux adultes avant les enfants pour ceux qui ont des très jeunes enfants qui ne sont pas encore en âge d’avoir le téléphone mobile. S’ils voient leurs parents décrocher le leur, il sera bien inutile, quand ils en auront un, de leur dire que les règles ont changé !

Conseil n°2
Débrancher le Wifi la nuit. On peut se mettre d’accord en famille sur l’heure à laquelle débrancher le fameux Wifi, mais cela évite la tentation de la dernière partie de jeu vidéo, ou de la consultation de quelques mails avant d’aller au lit… L’expérience montre que ces consultations absorbent toujours beaucoup plus de temps que prévu initialement.

Conseil n°3
Dresser le soir la table du petit déjeuner et exiger de chacun qu’il y dépose son téléphone mobile au moment où il va se coucher. C’est une manière de rappeler que la nuit est faite pour dormir. Il y aura bien sûr des tricheurs, mais créer une règle n’a jamais eu pour effet qu’elle ne soit pas transgressée. Elle est là pour rappeler que son respect est une condition souhaitable du bien vivre ensemble.

Conseil n°4
Mettre son téléphone sur vibreur en permanence et ne consulter ses messages que dans des tranches horaires spécifiques. Par exemple à la pause du déjeuner. Autrement dit ne jamais imposer à ses interlocuteurs le fait de prendre soudain une autre conversation. Non seulement c’est très humiliant pour l’interlocuteur, mais c’est en plus très fatiguant et morcelant pour celui qui se livre à cette gymnastique mentale bien inutile.

Conseil n°5
Eviter le plus possible, en entreprise, de mettre des mails en copies. En effet cette pratique qui relève de la création d’une sorte de parachute est ravageuse pour chacun des usagers qui se trouvent envahis d’un grand nombre de mails qui ne lui sont pas spécifiquement destinés. La tentation est grande de n’en lire plus aucun, ou de les lire de façon si superficielle qu’on risque de passer à côté de messages importants.

Conseil n°6
Se donner des moments dans la journée que certains appelleront de relaxation, et d’autres de méditation pleine conscience, pendant lesquels il est important de se rendre réceptifs, ouverts et sensibles à l’ensemble des stimulations sensorielles auxquelles notre corps est capable de se rendre sensible. Savoir se rendre sensible aux odeurs qui nous entourent, à la multiplicité des sons que nos oreilles peuvent capter, aux sensations intimes de notre corps comme l’air froid qui rentre dans nos bronches et l’air chaud qui en sort ou encore la consistance de notre salive… Percevoir la température de l’air sur notre corps, le fait que chacune de ses parties puisse avoir une température différente… Bref nous rendre sensibles à la fois à la beauté du monde et à notre harmonie intérieure.

Car les technologies numériques ne menacent pas seulement notre vie sociale. Elles font courir aussi un risque important à la relation indispensable et intime que nous avons chacun avec notre propre corps.
Mais en même temps, c’est notre vie sociale à chacun qui tient la clé des usages que nous faisons de ces technologies. Seul, nous ne pouvons qu’en être chacun toujours un peu plus victime. Ensemble, nous pouvons créer des règles de vie commune que nous respecterons d’autant mieux que nos proches nous les rappelleront, nous encourageront à les respecter et nous féliciteront d’y parvenir.

Retour d’Arles, à la recherche de la photographie qui n’existe plus

Posté par Serge Tisseron le 17 juillet 2015.

Décidément, les Rencontres Internationales de la Photographie qui se tiennent chaque année à Arles se suivent et ne se ressemblent pas. Par exemple, la nécessité de distinguer un tirage contemporain d’un vintage - autrement dit un tirage d’époque - n’est plus évoquée par personne aujourd’hui bien qu’elle ait semblé fondamentale il y a dix ans. Alors que dans le moindre musée, la plupart des œuvres du passé sont accompagnées de précisions techniques sur les conditions de leur réalisation - on nous explique ce qu’est une fresque, que tel bleu du ciel a nécessité du Lapis lazuli, ou même qui a commandé l’œuvre et combien elle a été payée -, la photographie semble miraculeusement se suffire à elle-même. Rien sur l’appareil utilisé, rien sur les logiciels de retouche, rien sur le type de papier ou de support utilisé, et rien, bien entendu, sur le commanditaire de la photographie… quand il y en a un. Alors que les photographes réclament le statut d’artistes à part entière, ils s’exemptent des précisions de plus en plus intégrées en peinture et en sculpture. Mais la contradiction n’est qu’apparente.

Une stratégie de conquête

La stratégie des photographes et des galeries pour imposer la photographie emprunte deux chemins complémentaires. Le premier est le gigantisme des tirages, qui les rend aussi impropres aux pièces de nos appartements que le David de Michel-Ange, ce qui a évidemment pour conséquence de leur désigner comme seul espace possible les salles des musées (au moins pour les photographes américains et européens en voie d’américanisation, car les Japonais continuent à apprécier les petits formats qui cadrent parfaitement avec leur culture de la miniaturisation).
Le second moyen utilisé pour imposer la photographie comme une pratique artistique majeure consiste dans le déni de la place qu’y prend la technologie. A Arles, tout se passe comme si les photographies sortaient de la tête de leurs créateurs sans aucune médiation technologique. Un déni directement proportionnel à l’importance qu’elle y prend en réalité ! Car une photographie peut se faire de bien des façons. Aujourd’hui par exemple, on peut prendre une image avec un appareil numérique, mais aussi poser l’appareil par terre et le laisser prendre des centaines d’images seul, agrandir un détail de l’une d’entre elles, le scanner, en faire une nouvelle image qu’on peut ensuite par exemple photographier à la chambre, et ainsi de suite. Et c’est justement la richesse et la complexité de la création assistée par des outils photographiques qui incite les photographes à en minimiser l’importance de manière à réduire leurs différences avec les artistes traditionnelles auxquels ils tiennent à être assimilés, dans le but bien compréhensible de voir leurs œuvres financièrement alignées sur le prix de celles-ci.

Un moyen d’indexation simple et rapide

Il est vrai que certains amateurs de photographie n’ont pas envie de connaître les multiples manipulations technologiques qu’ont subies les photos qu’ils regardent ou qu’ils s’apprêtent à acheter. Mais d’autres en sont curieux. Et ajoutons qu’apporter des informations ne permet pas seulement de satisfaire ceux qui en attendent, mais de donner envie à ceux qui n’avaient jamais imaginé en bénéficier de découvrir le parti qu’ils peuvent en tirer
C’est pourquoi j’ai proposé en 2010 (dans Petites Mythologies d’aujourd’hui, ed. Aubier) que chaque photographie soit indexée par un ensemble de six ou huit lettres. Les deux premières apporteraient des précisions sur le mode de prise de vue, à savoir PA pour une prise de vue argentique et PN pour une prise de vue numérique. Les deux suivantes informeraient sur le mode de retouche : RA pour la retouche argentique et RN pour la retouche numérique. Enfin, deux lettres informeraient sur le tirage : TA pour un tirage argentique et TN pour un tirage numérique. Ainsi, par exemple, une photographie prise avec un appareil argentique, puis numérisée pour être retouchée et bénéficiant finalement d’un tirage numérique serait référencée PA-RN-TN, tandis qu’une photographie prise avec un appareil numérique, retouchée sur écran, puis re-photographiée avec un appareil argentique et bénéficiant finalement d’un tirage argentique serait référencé PN-RN-PA-RA-TA. Les manipulations dont certaines photographies sont aujourd’hui l’objet pourraient même associer dix lettres….

La photographie est morte, vive le numérique

Est-ce difficile ? Oui, assurément ! Mais la difficulté n’est pas technique puisque chaque photographe sait parfaitement ce qu’il fait, et elle n’est pas non plus pratique puisque ces quelques lettres ne prennent pas beaucoup de place ! La difficulté principale serait de faire admettre de telles indications à un marché de la photographie qui s’accommode parfaitement du flou entretenu autour des conditions de fabrication, de retouche et de tirage d’images, dans la mesure où ce flou entretient la fiction d’une permanence de ce qui serait un « art photographique ». La réalité est bien différente : « la » photographie comme pratique définie par un nombre limité et contraint d’opérations technologiques (prise de vue, développement des films et tirage) a cédé la place à une multitude de pratiques métissées, y compris ces nouvelles « photographies » animées visibles couramment aujourd’hui à Arles et dans les galeries, autrement dit des… vidéo. Alors que la peinture et la sculpture gardent toute leur originalité à l’ère numérique, la photographie se dissout totalement dans la démultiplication des technologies qui y sont associées. Elle a laissé la place à de multiples images qui n’ont plus d’autre point commun entre elles que le marché qui tient à en maintenir la fiction...

Procès DSK, la faute à l’empathie ?

Posté par Serge Tisseron le 15 juin 2015.

« DSK relaxé, l’instruction condamnée », titre un article du Monde des 14-15 juin 2015. Et il en rend notamment responsable « la foi sans réserve - et empathique – que les juges d’instruction semblent avoir accordé au récit des ex-prostituées dans la mise en cause de certains prévenus ». Mais est-ce bien de cela dont il s’agit ?

Empathie excessive ou empathie complète ?

Écartons d’emblée le contresens que l’article du Monde fait sur le mot d’empathie. Elle n’est pas en effet « la foi sans réserve » qu’il évoque. Celle-ci serait plutôt la contagion émotionnelle qui conduit à se confondre avec son interlocuteur et à perdre tout repère personnel. L’empathie est différente, et aussi plus complexe puisque elle comporte trois dimensions : la capacité de comprendre les émotions d’autrui, celle de comprendre ses intentions et ses pensées, et enfin la capacité de se mettre émotionnellement à sa place. Les deux premières dimensions de l’empathie, couramment appelé « empathie émotionnelle » et « empathie cognitive », peuvent tout aussi bien être mises au service de la manipulation d’autrui que d’une attitude altruiste à son égard. C’est la troisième dimension de l’empathie, c’est-à-dire la capacité de se mettre émotionnellement à la place de l’autre, qui est au fondement de l’empathie morale. Bien qu’elle puisse pas être confondue avec celle-ci, elle la rend néanmoins possible en ouvrant la voie à la possibilité de la réciprocité.
Revenons à ce procès. On ne peut pas nier que les accusés aient été doués d’une grande empathie cognitive car ils ont su mettre au point un système destiné à échapper aux arguments de la justice. En revanche, il paraît tout aussi évident que leur attitude vis-à-vis des prostituées qu’ils utilisaient témoignait d’une absence totale de la capacité de se mettre à leur place. Face à une telle attitude, les juges non pas fait preuve d’une empathie excessive, ils ont tout simplement fait preuve d’une empathie complète. Le fait que certains des magistrats qui ont instruit ce procès (dans lequel les victimes désignées étaient des femmes) soient également de sexe féminin, n’est sans doute pas étranger à cette attitude. En estimant recevables les plaintes des prostituées, ils ont opposé, probablement plus ou moins consciemment, une empathie complète à l’empathie tronquée et manipulatrice de DSK et de ses complices. Ont-ils eu tort ? D’un côté, la capacité de se mettre émotionnellement à la place d’autrui et de comprendre sa souffrance et sa plainte, peut poser des problèmes à toutes les personnes ayant position d’autorité, dont on attend un comportement régi par les seuls principes. Mais d’un autre côté, l’empathie est aussi parfaitement congruente avec les principes moraux les plus importants de notre société, à savoir la sollicitude et la justice.

Un procès contre l’humiliation faite aux femmes

C’est pourquoi ce serait à mon avis se tromper gravement sur les juges qui ont instruit ce procès que de les suspecter d’avoir voulu dénoncer chez DSK des pratiques sexuelles non conformes à la morale, comme ont parfois tenté de le faire ses avocats pour les discréditer. Leur attitude s’explique à mon avis bien mieux par le fait qu’ils ont compati à la double humiliation infligée aux prostituées recrutées pour la jouissance de l’accusé le plus notoire. Car c’est bien d’humiliation dont il s’agit, au-delà d’un phénomène de prostitution que notre société, au moins jusqu’à ces derniers temps, a largement légitimé. La sexualité, chez tout être humain, est un révélateur de sa relation aux autres et au monde. Or celle de DSK, telle que largement projetée dans le débat publique, ne relève en rien du « libertinage », mais tout entier d’un désir d’emprise absolue sur l’autre qui justifie à mon avis pleinement le qualificatif de « Sardanapale des temps modernes » qui lui a été accolé, la grandeur en moins. L’humiliation infligée aux prostituées a d’abord consisté dans le fait de les obliger à s’engager à accepter tout ce que leur « utilisateur » pourrait leur faire en s’engageant d’avance à tout droit de s’en plaindre. Et une seconde humiliation résidait dans le fait qu’il leur fallait cacher à ce même utilisateur qu’elles faisaient les choses pour de l’argent et qu’elles n’en avaient non seulement pas de plaisir, mais même parfois de la souffrance, alors qu’il était évident que celui-ci le savait. Autrement dit, elle avaient à la fois interdiction de communiquer sur leur douleur, et de communiquer sur la situation qui leur interdisait de s’en plaindre. Si attitude morale il y a eu de la part des juges qui ont décidé de poursuivre Dominique Strauss-Kahn, il ne s’agit donc pas d’une moralité liée au choix de certaines pratiques sexuelles, mais d’une moralité empathique capable de prendre en compte le critère de sollicitude pour la victime. Le problème est évidemment que la moralité empathique ne suffit pas à instruire un procès. Le fait que plusieurs de ces magistrats aient été des femmes pourrait relever de ce que l’on appelle en psychologie un « biais de familiarité ». Il est très probable que des juges de sexe masculin n’auraient pas éprouvé la même empathie pour les traitements doublement dégradants imposés par Strauss-Kahn à ses victimes. N’oublions pas qu’au moment de l’affaire du Sofitel, DSK a bénéficié d’une avalanche de manifestations d’empathie de la part de la gent masculine occupant la sphère médiatique !

L’empathie victime d’un « biais de familiarité »

Une fois reconnu ce « biais de familiarité », force est de constater qu’il n’est pas particulier à ce procès ! Une littérature abondante montre à quel point les magistrats et les juges sont enclins à privilégier les membres de leur catégorie sociale, quand ce n’est pas leurs amis ou les amis de leurs amis. Il y a donc tout lieu de se réjouir du fait que, pour une fois, ce biais de familiarité ait profité aux victimes d’une vaste entreprise d’humiliation, car c’est bien de cette jouissance-là dont il s’agissait, dont la mise en scène sexuelle n’était que le prétexte. Il est vrai que, de même que le harcèlement moral est reconnu, mais difficile à prouver, cette forme de harcèlement qui a abouti aux plaintes portées contre DSK – y compris celle qui lui a valu son inculpation à New York - l’est plus encore.
Une autre leçon de ce procès est d’avoir magistralement révélé l’échec qu’il y a à vouloir organiser des confrontations entre un harceleur et sa victime. L’intention est évidemment ambitieuse, mais de telles situations, lorsqu’elles opposent des victimes fragiles à des humiliateurs rusés et endurcis, ne peut que tourner qu’à la déconfiture des premières. Car le harceleur se montre en règle générale aussi insensible aux souffrances qu’il a imposées à ses victimes devant un prétoire que dans la situation initiale qui l’y a conduit. C’est pourquoi de telles confrontations ne devraient être organisées qu’à la condition que la victime ait été préalablement aidée à pouvoir supporter cette confrontation, et aussi que l’on se soit assuré que l’agresseur soit capable de se mettre émotionnellement à la place de la victime. Or non seulement c’est loin d’être toujours le cas, mais c’est même plutôt la situation exactement contraire qui prévaut. Face à une personnalité douée d’une extrême capacité à comprendre à la fois les émotions et les représentations du monde de ses interlocuteurs pour mieux les exploiter - ce que prouve abondamment son parcours personnel -, les juges ont présumé de sa capacité à se mettre émotionnellement à la place d’autrui.
Enfin, pourquoi les prostituées plaignantes ont-elles finalement retiré leurs plaintes ? Tout simplement parce qu’elles se sont aperçues qu’elles n’obtiendraient jamais ce qu’elles désiraient, c’est-à-dire un mot de compassion, pour ne pas dire de repentir, dans la bouche de celui dont la jouissance principale était de les contraindre à faire ce qu’elles ne voulaient justement pas faire.
J’habiterais en Chine, au Pakistan ou en Irak, ce dénouement hélas prévisible m’apparaîtrait comme la conséquence logique d’un système. Mais j’avoue en être choqué dans un pays qui se targue d’être la patrie des droits de l’homme, et donc de la femme.

Du SMS comme arme de dissociation massive

Posté par Serge Tisseron le 17 mai 2015.

La transmission à distance d’informations avec des moyens à base d’électronique et d’informatique a modifié fondamentalement les conditions du désir d’expression de soi, que j’ai appelé en 2001 le « désir d’extimité ». Elle a donné à chacun la liberté de communiquer des éléments de sa vie intime au-delà de l’espace physique dans lequel il se trouvait, à des individus qu’il connaît éloignés temporairement de lui, mais aussi à des inconnus. Mais pendant une dizaine d’années, la communication à distance et la communication de proximité se sont opposées. Il y avait des moments pour l’une et des moments pour l’autre. C’était l’époque où, au sein d’un groupe, certains pouvaient s’isoler pour avoir des conversations intimes sur leur téléphone mobile. Mais la pratique des SMS à totalement changé la situation.

L’intimité définie par un espace social

Pendant des millénaires, l’être humain n’a eu la possibilité de communiquer en temps réel qu’en présence physique. Ce monde était inséparable d’une distinction clairement posée entre des espaces de communication publique dans lesquels la communication devait se conformer aux attentes sociales, et des espaces de communication intime dont les principaux étaient la chambre à coucher, et dans la religion catholique le confessionnal. Autrement dit, la distinction entre communication intime et communication publique s’appuyer sur des repères spatiaux que chacun était invité à respecter.

L’intimité définie par une intention

Les choses ont totalement changé avec l’invention des communications à distance, autrement dit des télécommunications. Ce n’est plus un espace défini par la société qui impose les règles du jeu. Chacun peut tenir un discours sur son intimité là où il le décide : « Mon intimité, c’est là où je veux et quand je veux ». A la limite, c’est l’intention du locuteur qui définit les règles. Un de mes amis en fit l’expérience au début des années 2000, alors qu’il préparait une conférence sur les blogs d’adolescents. Comme sa fille en tenait un, il lui demanda de pouvoir utiliser l’image de sa page d’ouverture. Sa fille lui répondit que c’était impossible car son blog était intime. Mon ami rétorqua que ça ne l’était pas puisqu’un très grand nombre de gens pouvaient la voir. La réponse de sa fille fut immédiate : « C’est public pour tout le monde, mais c’est intime pour toi ». Cette adolescente avait raison. La révolution ne faisait pourtant que débuter.

La pluri communication simultanée

En permettant à chacun de communiquer avec des personnes éloignées exactement comme avec des personnes proches, les télécommunications ont contribué à effacer la distinction entre un espace lointain et un espace de proximité. Mais jusqu’à l’invention du Smartphone, chacun devait choisir entre communiquer avec une personne éloignée ou avec celle qui était prêt de lui. C’est cette distinction qui a disparu avec l’invention de l’Internet mobile : chacun peut communiquer simultanément avec un interlocuteur proche physiquement de lui et avec un ou plusieurs interlocuteurs éloignés grâce à la pratique des SMS. Nous sommes entrés dans l’affaire de la pluri communication simultanée.

Le film Men Women and Children de Jason Reitman en donne quelques exemples. Dans une séquence, une adolescente – Hannah - se vante auprès de deux copines d’avoir réalisé une fellation. Face à elle, ses deux camarades lui posent quelques questions avec l’air intéressé. Mais on s’aperçoit qu’au même moment, elles échangent entre elles des SMS violemment satiriques sur la façon dont Hannah serait en train de frimer. Puis la cible change et l’une des deux filles qui se trouvaient échanger des SMS violent contre Hannah se trouve elle-même l’objet d’un échange par SMS particulièrement agressif de la part des deux autres, dont le visage continue pourtant à lui exprimer la même humeur complice. Ici, la jalousie, l’agressivité ou l’excitation suscitées par une situation ne sont pas réprimées, comme la vie sociale apprenait traditionnellement à le faire. Elles sont clivées et empruntent la voie parallèle des SMS pour s’exprimer librement sans aucun refoulement.

La dissociation permanente comme nouvelle manière d’être au monde

Ainsi, tout peut être dit et montré en temps réel… à condition de le faire transiter par le canal parallèle des échanges à distance de façon à en exclure certains interlocuteurs… à commencer par le principal intéressé. L’autocontrôle dans lequel le philosophe Norbert Elias voyait la grande conquête de la société occidentale change de nature. Il n’est plus fondé sur la répression des désirs et des émotions qui leur sont liées – ce que Freud appelait le refoulement – mais sur la dissociation entre deux espaces de communication publique : l’un qui fait intervenir le corps et la mimogestualités, et l’autre qui emprunte le langage écrit et transite par le réseau Internet. Une voie nouvelle à l’étude de la communication humaine est ouverte : comprendre à quel moment, et pour qui, ces deux canaux de communication peuvent être identiques, complémentaires ou contradictoires.

Règlement de compte à Charlie Hebdo (publié dans le Huffington le 11/01/2015)

Posté par Serge Tisseron le 12 mars 2015.

Un nombre de plus en plus important de directeurs d’établissements scolaires attire mon attention sur de nouvelles formes d’affrontements qui opposent les élèves le lundi matin. En pratique, il s’agit d’élèves qui ont échangé des propos sur Internet tout le week-end en s’efforçant chacun d’être le plus meurtrier dans le choix des mots. Tous les coups sont permis pour ridiculiser l’adversaire et lui faire mordre la poussière. Ces débats flamboyants du week-end ont évidemment des gagnants et des perdants, ceux qui sont moins habiles et moins brillants dans le maniement du verbe et de l’insulte. Et ce sont ceux là qui cherchent à prendre leur revanche aux poings le lundi matin, provoquant des bagarres à la porte de l’école, puis dans la cour de récréation.

A armes inégales

Quelle relation, me direz-vous, avec ce qui s’est passé à Charlie Hebdo ? A mon avis, hélas, et toutes proportions gardée, un peu la même chose, amplifié par des traditions religieuses et colonialistes qui rendaient d’emblée la partie inégale. N’oublions pas que la culture occidentale, portée par le catholicisme, a fait du dessin un outil puissant de développement scientifique, et de la caricature un outil non moins puissant pour ridiculiser ses adversaires. L’ancien régime, la révolution, la monarchie de juillet, la troisième république… ont témoigné largement de cet art de la caricature qui est si bien installée dans notre paysage culturel que nous finissons par penser que ses fruits devraient être savourés sur la planète entière, alors que chacun devrait savoir que ce n’est évidemment pas le cas. Il y aurait pourtant un moyen de faire évoluer rapidement la situation : que tous les établissements scolaires organisent des cours sur l’histoire de la caricature, et des concours pendant lesquels les élèves pourraient traiter leurs enseignants, entre autres, exactement comme les personnalités politiques et religieuses le sont dans Charlie hebdo. C’est indiscutablement ce qui permettrait le mieux à tous les enfants de comprendre la logique de la caricature, et donc de l’accepter. Mais ne rêvons pas...

Bien sûr, ce qui s’est passé à Charlie Hebdo est abominable, et tant de voix s’élèvent pour le dire que cet événement tellement tragique va peut-être constituer le point de départ d’un sursaut républicain qui puisse s’opposer, espérons-le, au moins un temps, à la montée des communautarismes. Mais s’agissant de caricatures, je suis beaucoup plus à mon aise lorsque c’est un musulman qui tourne en ridicule l’extrémisme musulman ou un juif qui tourne en ridicule l’extrémisme juif que lorsque c’est un musulman qui s’attaque à l’extrémisme juif ou un occidental descendant de peuples colonisateurs qui s’attaque à l’extrémisme musulman. Car n’oublions pas que dans le cas particulier, les caricatures en cause ont été réalisées par les héritiers d’une culture qui a occupé pendant plusieurs siècles une posture coloniale par rapport au monde musulman.

Humour et ironie

Alors, question classique, peut-on rire de tout ? Oui bien sûr, mais pas avec tout le monde ! N’oublions pas qu’une distinction traditionnelle oppose l’humour à l’ironie. L’humour consiste à partager ou à tenter de faire partager un regard distancé et amusé sur une situation que l’on vit ensemble. Il est inséparable de la mise en scène de différents protagonistes d’une situation de telle façon que celle-ci nous apparaisse autrement. Le film Timbuktu de Abderrahmane Sissako est de ce point de vue exemplaire. Au contraire, l’ironie n’est pas destinée à faire réfléchir, mais à jouir, et faire jouir, de la puissance de l’attaque. L’adversaire peut y être mis en scène seul, défiguré, animalisé, montré nu, ou dans une posture dégradante. Inutile de préciser que l’humour fédère, alors que l’ironie divise. Bien sûr, confortablement calé dans mon fauteuil et installé sur plusieurs siècles de culture des images bâtie par le christianisme, puis le siècle des lumières et la tradition républicaine, je suis prêt à rire de tout. Mais méfions-nous de nous retrouver à rire tout seul de choses qui risquent de faire de moins en moins rire une grande partie de l’humanité. Les caricaturistes éviteraient beaucoup d’ambiguïtés en réservant leurs flèches aux membres de leur propre famille culturelle et en évitant de les décocher aux descendants des peuples que leur pays a jadis colonisés et humiliés.

Dommages collatéraux

Finalement, le drame de Charlie Hebdo, c’est Internet. Avant Internet, ces caricatures auraient pu rester entre personnes prêtes à en rire ou au moins à en sourire. Avec Internet, c’est devenu impossible. On parle beaucoup d’empathie et de solidarité par rapport à la manifestation du 11 janvier, mais la mondialisation de l’information impose peut-être de penser le dessin humoristique autrement : dans une dénonciation des hypocrisies et des mensonges de notre propre camp, notamment de ceux qui se prétendent nos protecteurs ou nos amis, et d’empathie pour les victimes du monde entier, plutôt que de ridiculiser les convictions religieuses de ceux que notre culture désigne comme des ennemis à abattre, au risque de blesser inutilement un grand nombre de croyants. L’arme de la caricature, aussi, peut faire des dommages collatéraux.

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