L’accord était presque parfait

Posté par Serge Tisseron le 9 avril 2014.

J’étais hier soir invité chez des amis, et parmi les autres convives, il y avait un enseignant préoccupé, comme moi, de la crise de l’enseignement et de l’introduction des technologies numériques à l’école. C’est avec plaisir que j’ai trouvé chez lui le même souci de relativiser les technologies numériques, de les considérer comme de simples outils et de faire passer en priorité l’adaptation de l’enseignement au nouvel état d’esprit des élèves. Et mon bonheur a été complet lorsque nous sommes tombés d’accord sur l’indispensable articulation logique des connaissances. Nous avons échangé des anecdotes sur la difficulté rencontrée aujourd’hui par beaucoup d’élèves à construire un discours, aussi bien parlé qu’écrit, utilisant correctement les diverses articulations de la langue résumées dans la formule fameuse : « Mais où est donc Ornicar ? ».

Nous arrivions au dessert quand nous avons abordé les moyens dont les enseignants disposent pour modifier leur enseignement de manière à rendre aux élèves français une qualité de performance qui semble, si on en croit les grandes études internationales comparatives, de plus en plus leur faire défaut. Nous avons parlés des fameux MOOCs, ou cours massivement ouverts en ligne, et de la classe inversée. Cet enseignant m’expliqua alors les difficultés qu’il rencontrait avec ses élèves de terminale toutes les fois où il leur demandait de préparer des sujets et de les présenter en classe. Pire, ses élèves lui demandaient qu’il leur dicte ses cours ! Et c’est là que nos chemins divergèrent. Pour cet enseignant, cette demande des élèves résultait du fait qu’ils avaient été trop souvent confrontés, au cours de leur scolarité, à des enseignants qui voulaient les faire participer.

Ma position est radicalement inverse : je pense que ses élèves lui demandaient de leur dicter des cours parce que c’est l’unique forme d’enseignement qui leur avait toujours été proposée, et la seule qu’ils pouvaient donc envisager. Un peu comme des enfants qui auraient toujours mangé la même nourriture et n’en voudraient pas d’autres. Il faut en effet bien mal connaître les enfants et les adolescents pour penser qu’ils puissent ne pas avoir de plaisir à réfléchir et à s’exprimer. Des études actuelles montrent que le plaisir de résoudre une tâche à sa gfaçon existe même chez les singes supérieurs ! C’est ce qu’on appelle la motivation intrinsèque. Le problème est que cette capacité se laisse facilement assassiner par la routine. D’ailleurs, tous les enseignants qui pratiquent la classe inversée le disent : au début, lorsqu’ils proposent pour la première fois cette organisation du travail à leurs élèves, ceux-ci ont plutôt tendance à la refuser. La routine du cours magistral s’est déjà imprimée en eux comme une forme de servitude qu’ils n’ont pas d’abord choisie, mais à laquelle ils se sont habitués comme à un mal nécessaire. En plus, y renoncer les oblige à porter un regard tellement critique sur l’ensemble du système scolaire qu’ils ont traversé précédemment que, à la force des habitudes, s’ajoute l’angoisse de découvrir que les formes d’enseignement autoritaire qu’ils ont subi ne se justifiaient pas. Ils veulent continuer à penser que l’enseignement traditionnel qui leur a été dispensé jusque là n’était certes pas plaisant, mais qu’il était nécessaire. Accepter la classe inversée, c’est aussi être capable de faire ce deuil. Et beaucoup d’enfants résistent… On les comprend. Cela veut dire que la classe inversée ne peut fonctionner que si l’enseignant en est suffisamment convaincu pour permettre aux enfants de passer outre à des réticences qui ne sont pas seulement le résultat de mauvaises habitudes, mais aussi de la fidélité à des modes d’enseignement auxquels ils ont fini par adhérer en pensant qu’il n’y en avait pas d’autres possibles.

Bref, la classe inversée n’est pas seulement aujourd’hui une méthode pédagogique nouvelle, c’est aussi une manière d’éveiller les enfants à un monde différent. Plus les enseignants attendront pour y confronter leurs élèves, et plus ils se heurteront de leur part à des réticences. C’est donc dès la maternelle qu’il faut commencer !

Pour en finir avec l’addiction aux jeux vidéo

Posté par Serge Tisseron le 7 avril 2014.

La revue Canard PC a consacré récemment un numéro à la question de l’addiction aux jeux vidéo, bien évidemment titré « Tous addicts ? ». Mais qu’est-ce qui a bien pu justifier le lancement d’un tel sujet à un moment où pratiquement l’ensemble de la communauté internationale est en train de renoncer à définir les pathologies liées à l’usage excessif des jeux vidéo en termes d’addiction, notamment chez l’enfant et l’adolescent ? Est-ce parce que l’utilisation du mot est devenu un argument marketing pour des campagnes qui prétendent vendre des jeux en mettant en avant leur caractère « addictogène » ? En tous cas, à ce jour, aucune classification internationale ne retient l’existence d’une « addiction » aux jeux vidéo : ni le DSM de l’American Psychiatric Association (APA), ni la classification internationale des maladies mentales de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). En France, l’Académie de médecine a déclaré en 2012 qu’il était impropre d’utiliser ce mot pour les adolescents, suivie par l’Académie des sciences en 2013. Revenons alors aux origines du quiproquo.

Les addictions sans substances

L’idée qu’il puisse exister une addiction aux jeux vidéo est inséparable de la définition qu’Aviel Goodman a donné, au début des années 1990, de ce qu’il a appelé « les addictions sans substance ». Le problème est qu’Aviel Goodman n’a pas donné une seule définition autour de laquelle il aurait été possible de s’entendre, mais plusieurs successivement. Dans un premier temps, il a déclaré que l’addiction sans substance se définissait comme un comportement associant trois caractères : la perte du contrôle des impulsions qui rend impossible le fait de s’empêcher d’accomplir une action qu’on désire très fortement ; la compulsion qui signifie le soulagement éprouvé à l’accomplissement de cette action ; et la poursuite du comportement malgré ses conséquences négatives. Mais dans un deuxième temps, le même Aviel Goodman a déclaré que la seule perte du contrôle des impulsions, ou la seule compulsion, suffisait à définir l’existence d’une addiction à partir du moment où ce caractère était associé à la poursuite du comportement malgré ses conséquences négatives. Bref, la définition des « addictions sans substance » était d’emblée conflictuelle. A ce jour, la seule à avoir été reconnue est l’addiction aux jeux d’argent. Ajoutons à ces difficultés celles de la traduction : le mot addiction correspondrait plutôt au français « toxicomanie » à cause du caractère très négatif qui lui est associé, tandis que dependency correspondrait à « addiction » et dependence à « dépendance ». Hélas, addiction est traduit par « addiction » tandis que dependency et dependence sont traduits tous les deux par « dépendance »… On imagine facilement tous les quiproquos qui en résultent.

Des arguments cliniques et biologiques contre le modèle de l’addiction

Mais pourquoi la communauté internationale a-t-elle renoncé à parler d’addiction aux jeux vidéo ? C’est que cette idée est contredite à la fois par l’existence d’arguments cliniques et biologiques. Sur le plan clinique, la pratique excessive d’Internet ou des jeux vidéo ne s’accompagne en effet ni de syndrome de sevrage, ni de rechute : les usagers pathologiques deviennent facilement des usagers occasionnels. La seconde série de raisons est d’ordre biologique. Alors que certains addictologues cherchent à faire valoir depuis une quinzaine d’années l’idée que tout ce qui fait plaisir peut devenir un objet d’addiction (qu’il s’agisse de l’amour, du sexe, de la crème au chocolat, ou des voitures de course…), il semble bien que les circuits biologiques impliqués dans l’obtention du plaisir d’un côté et ceux impliqués dans le développement d’une addiction de l’autre soient indépendants. Le plaisir résulterait d’un circuit impliquant la dopamine tandis que l’addiction résulterait d’une perturbation d’un autre circuit placé sous la dépendance d’une balance entre noradrénaline et sérotonine (rapport de l’INSERM de 2005). Une addiction possible aux jeux vidéo ne se développerait que chez des individus dont la réactivité du système central a déjà été modifiée, soit par des substances toxiques qui ont pour particularité de dérégler cette balance (en tout premier lieu le tabac), soit à l’occasion de troubles psychiques préexistants à l’utilisation d’Internet ou des jeux vidéo.

Addiction ou toxicité ?

Toutes ces raisons incitent à établir une distinction nette entre toxicité et addiction. La toxicité est associée au produit lui-même. Par exemple, il y a des aliments qui n’ont aucune toxicité quelle que soit la quantité qu’on en consomme, comme la plupart des légumes, tandis que d’autres aliments peuvent avoir une potentialité toxique comme les charcuteries. Cela ne signifie pas pour autant que manger du lard tous les jours constitue une addiction. Mais alors, pourquoi le concept d’addiction a-t-il flambé autour des jeux vidéo ? Pourquoi ne s’est-on pas contenté de parler de toxicité, tout au moins pour certains d’entre eux ? Parce que la toxicité désigne le produit tandis que l’addiction désigne le comportement. Or les fabricants de jeux vidéo, qui bien souvent tiennent un certain nombre de médias, avaient tout intérêt à diffuser l’idée que la dangerosité des jeux vidéo était liée à des usages bien plus qu’au produit lui-même. D’où ce projecteur braqué sur l’addiction et cette sous-estimation de la toxicité possible. Parler des jeux vidéo comme un produit susceptible de présenter une certaine toxicité ne veut pas dire pour autant que ce média soit stigmatisé. Le livre aussi peut présenter une certaine toxicité : citons seulement les Souffrances du jeune Werther qui a provoqué une épidémie de suicide en Europe après sa publication par Goethe, le célébrissime Mein Kampf dont on sait les ravages qu’il a provoqués dans les consciences et dans les faits ou encore le Petit Livre rouge de Mao Zedong. Mais qu’un chinois n’ait pas pu s’empêcher de lire le Petit Livre rouge tous les jours pendant la révolution culturelle ne signifiait pas qu’il avait une addiction. Cela signifiait qu’il consommait un produit toxique sans aucun recul et que cette absence de recul était préjudiciable à la construction d’une représentation correcte du monde.

Des interactions sensori motrices et des interactions narratives

Revenons aux jeux vidéo. Ils ont eux aussi une potentialité toxique organisée autour de la possibilité de s’adonner à eux sans aucun recul. Certains jeux favorisent ce mode d’interaction que j’ai qualifié ailleurs de « sensori moteur » dans la mesure où il associe des sensations et des réponses motrices immédiates, ne met en jeu que des émotions simples comme le stress, et favorise l’immersion sans recul. Le jeu vidéo n’a pas inventé ce type d’interaction qui est également au premier plan dans la pratique du flipper ou du baby-foot. Il existe parallèlement d’autres interactions que j’ai proposé d’appeler « narratives » : les sensations y sont moins importantes et les réponses moins immédiates : il faut réfléchir avant d’agir, d’autant plus que les émotions mobilisées sont souvent de l’ordre de l’identification et de l’empathie et mobilisent une rivalité et une initiation. Ces interactions narratives correspondent donc à des moments de recul par rapport au jeu. Dans le jeu non pathologique, il y a alternance des interactions sensorimotrices et des interactions narratives. Au contraire, dans le jeu pathologique, les interactions sensorimotrices deviennent exclusives, soit parce que le jeu n’en permet pas d’autres, soit parce que le joueur fait le choix de les privilégier. L’activité de jeu devient alors rapidement compulsive et dissociée. Le joueur ne joue plus par plaisir mais pour fuir un déplaisir. Le jeu devient un refuge. La mal nommée « addiction aux jeux vidéo » ne justifie donc certainement pas un plan d’action nationale comme cela a pu être évoqué il y a une dizaine d’années… ni même peut-être un numéro spécial de Canard PC. Mais encore une fois, la toxicité des jeux vidéo existe bel et bien. Ni plus ni moins importante que celle du livre, de l’automobile, ou d’une activité sportive pratiquée sans freins ni précautions. La question, on le voit, est de savoir si nous continuerons à utiliser le modèle de l’addiction qui repose sur la culpabilisation de certains usagers ou bien si nous saurons y renoncer pour nous engager résolument dans une analyse des caractéristiques potentiellement toxiques d’un grand nombre d’éléments culturels que l’être humain produit : sans angélisme ni diabolisation.

Sciences humaines : une atmosphère de concurrence malsaine

Posté par Serge Tisseron le 21 février 2014.

Certains chercheurs en sciences humaines semblent saisis aujourd’hui par une véritable boulimie de rejet de la discipline qui a longtemps dominé ce champ, à savoir la psychanalyse. Il ne s’agit plus pour eux d’exposer ce qu’ils pensent, ou pensent avoir démontré, mais de le faire en dénonçant à chaque fois les « erreurs grossières » que les psychanalystes seraient accusés d’avoir trop longtemps véhiculé. Il ne s’agit évidemment pas de prétendre que les analystes ne se sont jamais trompé - je n’ai personnellement jamais raté une occasion de commencer à dresser un bilan critique des apports freudiens -, mais de comprendre ce que cherchent ceux qui disent qu’elle a toujours eu tort.

Prenons un exemple. La psychanalyste Françoise Dolto est aujourd’hui vivement critiquée par certains sous prétexte qu’elle aurait voulu établir une société du « tout désir » et de la « satisfaction immédiate ». Elle aurait eu ainsi une influence toxique sur des générations de parents et de psychologues, et serait même grandement responsable de la société du « tout, tout de suite » et de l’ensemble de ses effets pernicieux. En même temps, ceux qui la condamnent, et qui se réclament en général du cognitivisme, prônent l’apprentissage de la tolérance à la frustration, indispensable pour grandir et vivre en société. Contre Dolto, ils argumentent la nécessité de différer la satisfaction immédiate, et d’apprendre à rêver ses désirs pour mieux accepter les indispensables frustrations de la vie sociale.

Soit, mais le problème est que c’est exactement ce que prônait Françoise Dolto ! Qu’on se souvienne notamment du concept de « castration symbolique », dont on peut regretter la formulation maladroite, mais dont le sens était sans ambiguïté : il faut savoir refuser à l’enfant la satisfaction de certains désirs afin de lui apprendre à les parler pour l’introduire à l’ordre du langage. Ceux qui connaissent un peu la psychanalyse auront aussi reconnu là une idée majeure de Freud : la nécessité pour l’être humain de renoncer à ses exigences immédiates et à la satisfaction totale de ses bons plaisirs pour entrer dans le processus de civilisation.

Bref, le paysage médiatique des sciences humaines est malheureusement aujourd’hui bien souvent occupé par des thérapeutes et des théoriciens qui sont moins soucieux d’apporter des idées nouvelles que de le faire croire. Certains d’entre eux disent en toutes occasions que « la psychanalyse s’est trompée », quitte à lui faire dire ce qu’elle n’a jamais dit, tandis que d’autres, plus rusés, se contentent de reprendre certaines de ses idées sans jamais rien citer de ce qu’ils lui doivent : ils font comme si tout commençait après elle. Mais mettons nous à la place de ceux qui rejettent la psychanalyse. Elle a posé tant de concepts novateurs et exploré tant de territoires depuis cinquante ans qu’il est aujourd’hui bien difficile de ne pas la croiser sur son chemin quand on cherche à approfondir une notion. Alors, que reste-t-il à faire à ceux qui, viscéralement, parce que c’est bien de cela dont il s’agit, la refusent ? Il ne leur reste plus qu’à dire ce qu’elle a dit… en feignant d’ignorer qu’elle l’a dit, ou en essayant de faire croire qu’elle a dit le contraire.

Dans les deux cas, peu importe que le mensonge soit énorme. Nous vivons de plus en plus dans une société sans mémoire. Le paradoxe est que ces thérapeutes qui s’acharnent à condamner la psychanalyse, ou qui n’en parlent jamais en espérant la faire disparaître plus vite, sont parfois les mêmes qui dénoncent les conséquences désastreuses de l’ignorance du passé...

L’indispensable révolution pédagogique : proposer aux élèves et aux enseignants de nouvelles occasions de travailler ensemble

Posté par Serge Tisseron le 21 février 2014.

De la même façon que le médecin soigne et que le malade guérit, l’enseignant enseigne et l’élève apprend. Aujourd’hui, un grand nombre d’enseignants se plaignent du divorce grandissant entre les élèves et eux. Ils continuent à enseigner aussi bien que par le passé, et même parfois mieux grâce aux compétences qu’ils ont peu à peu gagnées au fil de leur pratique, mais les élèves apprennent de moins en moins bien. La tentation est évidemment grande d’en accuser les technologies numériques et les écrans, et certains ne s’en privent pas. Les élèves souffriraient d’un défaut d’attention et de concentration, il faudrait sans cesse relancer leur intérêt, etc. Mais ceux qui tiennent ce raisonnement établissent entre élèves et enseignants un bien curieuse barrière : les technologies numériques ont aujourd’hui une bonne trentaine d’années pour les jeux vidéo, et presque un dizaine pour Facebook. Autrement dit, si leur influence est massive chez les élèves, elle doit l’être tout autant chez les jeunes enseignants.

Un bouleversement dans la relation aux connaissances, aux machines et aux apprentissages

Pour les uns comme pour les autres, il faut donc réfléchir à de nouvelles occasions d’enseigner et d’apprendre, bref de travailler ensemble. C’est dans cet état d’esprit que l’indispensable révolution pédagogique doit être envisagée. Il ne s’agit pas « d’adapter l’école au numérique », comme on l’entend parfois, mais de l’adapter aux changements d’état d’esprit des élèves et des jeunes enseignants en relation avec le monde dans lequel ils grandissent. La culture associée aux technologies numériques est en effet caractérisée par le goût pour la construction participative des savoirs dont Wikipédia est le modèle, celui du débat et des identités multiples valorisé par Internet, la passion de créer ses propres formes et ses propres images et l’intimité avec les machines. En même temps, l’omniprésence des écrans rend d’autant plus nécessaire d’intérioriser les repères narratifs et logiques pour bénéficier de tout ce qu’ils peuvent apporter. Pour répondre à cette double préoccupation, l’école ne manque pas d’atouts. Elle peut s’appuyer sur trois leviers : encourager les formes actives d’appropriation des savoirs, exploiter sur les outils dont les jeunes disposent, et enfin développer des stratégies éducatives innovantes.

Encourager l’appropriation active des savoirs

Cela peut se faire de deux façons : par la controverse et par le tutorat entre pairs.

La controverse et le débat permettent à la fois l’apprentissage des articulations logiques de la langue à travers son maniement, et l’échange des idées dans le respect de l’autre. Nous savons aujourd’hui que le meilleur apprentissage est celui qui passe par la reformulation des savoirs.

Un autre moyen est de favoriser le tutorat entre pairs : celui qui a le mieux compris explique aux autres, mais il peut s’agir aussi de celui qui a réussi sans comprendre… Ce sera en effet de plus en plus la situation produite par des élèves « dits différents », en particulier les « dys » ou ceux atteints de façon plus ou moins importante de troubles envahissants du développement. Ces élèves, capables de résoudre de façon intuitive certaines difficultés, gagneront beaucoup à être invités à construire d’autres chemins de résolution qu’ils puissent expliquer à leurs camarades. Le tutorat n’est pas destiné à bénéficier seulement à ceux qui sont enseignés par un camarade mais aussi à celui qui enseigne.

S’appuyer sur les outils dont disposent les élèves

Plutôt que d’acheter du matériel qui sera rapidement démodé, mieux vaut utiliser les outils technologiques possédés par les jeunes, tels que iPod, téléphone mobile, consoles… L’utilisation du matériel possédé par les enfants pose évidemment la question des inégalités, notamment sociales, dans leur possession. Mais cette difficulté n’existe que si on reste dans un schéma : « un enfant, un écran ». A partir du moment où les enfants sont invités à travailler à plusieurs sur le même écran, dans un esprit de coopération et non de compétition, plusieurs élèves peuvent utiliser ensemble l’outil le plus perfectionné de l’un d’entre eux. Dans le même ordre d’idée, il est important de valoriser les productions numériques des élèves, par exemple en les associant à la création du site Internet de leur établissement. La plupart d’entre eux ont en effet à cœur d’en donner une image positive.

Des stratégies éducatives innovantes

Il en existe deux principales. La classe dite « inversée » et les MOOCs, autrement dit les cours massivement ouverts en ligne. Commençons par la classe inversée : alors que dans la classe traditionnelle, l’enseignant conseille aux élèves de travailler des documents après avoir fait son cours, il propose ici aux élèves de travailler en amont et de lui poser des questions. Mais la classe inversée est également inséparable des échanges qui vont avoir lieu entre les enfants à cette occasion. Les MOOCs offrent aussi de nouvelles opportunités, à condition, là encore, de favoriser les échanges et les interactions entre élèves et enseignants, mais aussi des élèves entre eux.

Bref, nous voyons que l’école peut s’adapter aux changements d’état d’esprit des élèves et en remotiver certains sans forcément investir dans un matériel non seulement coûteux, mais qui risque de se révéler très vite obsolète. Encourager en classe les débats et les controverses, développer le tutorat, et pratiquer la classe inversée ne coûte rien et ne nécessite pas de matériel particulier. Et ce sont autant d’occasions de développer les logiques narratives qui sont souvent cruellement absentes des écrans.

Twitter à la maternelle

Posté par Serge Tisseron le 10 février 2014.

Le mot signifie « gazouiller », eux s’appellent les « Institwitters » : ils utilisent Twitter avec les enfants de leur classe dès la grande section de maternelle. Est-ce pour leur apprendre comment gérer plus tard les technologies numériques ? Bien sûr que non ! Les technologies numériques évoluent si vite qu’elles auront évidemment totalement changé lorsque les enfants des maternelles d’aujourd’hui seront devenus des adolescents, et plus encore des adultes. Alors quel est l’objectif des « Institwitters » ? Il y en a trois, d’importance inégale.

Comprendre le monde le monde d’aujourd’hui

Le premier objectif est de permettre aux enfants de comprendre le monde dans lequel ils sont plongés. Car des tweets, il en est beaucoup question, que ce soit au Journal télévisé ou à la radio, à commencer par le tweet célébrissime de Madame Trierwieler dont il a été à nouveau question ces derniers mois. Il n’est pas nécessaire de savoir lire pour entendre parler des tweets !

Travailler ensemble

La seconde raison est liée à l’apprentissage du travail collectif. Fabriquer un tweet à plusieurs, c’est devoir décider de ce dont on va parler, et de la manière d’en parler. C’est également accepter d’intervenir à tour de rôle, de travailler sur la substance fournie par l’intervenant précédent. Bref, c’est s’initier au travail collectif dans un climat que le Ministère de l’Education Nationale appelle à être « serein ». Et cet apprentissage du bien-vivre ensemble est destiné évidemment à porter son influence bien au-delà du moment pendant lequel les enfants « tweettent ».

Etre clair et concis

La troisième raison est incontestablement la plus importante, car la langue française est bien connue pour travailler dans la dentelle plus que dans la concision. Là où la langue anglaise utilise des mots courts et des phrases brèves, la française a plutôt tendance à utiliser des mots longs et des phrases à rebondissements successifs. Apprendre à parler dans le style twitter, c’est s’obliger à respecter le cadre de messages limités à 140 caractères, espaces compris. Pas un de plus. Une seule lettre supplémentaire et votre tweet est refusé. Il faut alors apprendre à remplacer un adjectif trop long par un autre plus court, ou utiliser : plutôt une conjonction de coordination. Cet apprentissage de la concision est essentiel à l’utilisation logique et pertinente de la langue française. Apprendre à s’exprimer de manière limpide, claire et cohérente a toujours été l’un des objectifs majeurs fixés aux maternelles. Avec Twitter, cet objectif trouve un nouveau support d’actualité motivant.

Faut-il alors que l’Education Nationale demande la généralisation de son emploi dans les classes maternelles ? Bien sûr que non ! L’objectif que l’institution scolaire doit suivre aujourd’hui n’est pas d’imposer une nouvelle contrainte à des enseignants qui ont déjà l’impression qu’il y en a bien trop qui pèsent sur leurs épaules. Il est de libérer les initiatives et de permettre à tous les enseignants qui ont envie d’inventer de pouvoir le faire. A charge pour eux, bien sûr, d’en parler, de communiquer sur Internet ou ailleurs sur leurs pratiques, et de les justifier. D’autant plus que pour ce qui concerne les tweets, il existe aussi depuis deux ans Babytwit, un outil de micro blog développé par le monde du logiciel libre, sans publicité ni utilisation des données des utilisateurs, et donc plus conforme aux valeurs du service public.

Alors Twittons en cœur : « Libérons la créativité des enseignants, avec ou sans tweets. Le seul « basique » qui vaille, c’est d’apprendre à penser »

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