Procès DSK, la faute à l’empathie ?

Posté par Serge Tisseron le 15 juin 2015.

« DSK relaxé, l’instruction condamnée », titre un article du Monde des 14-15 juin 2015. Et il en rend notamment responsable « la foi sans réserve - et empathique – que les juges d’instruction semblent avoir accordé au récit des ex-prostituées dans la mise en cause de certains prévenus ». Mais est-ce bien de cela dont il s’agit ?

Empathie excessive ou empathie complète ?

Écartons d’emblée le contresens que l’article du Monde fait sur le mot d’empathie. Elle n’est pas en effet « la foi sans réserve » qu’il évoque. Celle-ci serait plutôt la contagion émotionnelle qui conduit à se confondre avec son interlocuteur et à perdre tout repère personnel. L’empathie est différente, et aussi plus complexe puisque elle comporte trois dimensions : la capacité de comprendre les émotions d’autrui, celle de comprendre ses intentions et ses pensées, et enfin la capacité de se mettre émotionnellement à sa place. Les deux premières dimensions de l’empathie, couramment appelé « empathie émotionnelle » et « empathie cognitive », peuvent tout aussi bien être mises au service de la manipulation d’autrui que d’une attitude altruiste à son égard. C’est la troisième dimension de l’empathie, c’est-à-dire la capacité de se mettre émotionnellement à la place de l’autre, qui est au fondement de l’empathie morale. Bien qu’elle puisse pas être confondue avec celle-ci, elle la rend néanmoins possible en ouvrant la voie à la possibilité de la réciprocité.
Revenons à ce procès. On ne peut pas nier que les accusés aient été doués d’une grande empathie cognitive car ils ont su mettre au point un système destiné à échapper aux arguments de la justice. En revanche, il paraît tout aussi évident que leur attitude vis-à-vis des prostituées qu’ils utilisaient témoignait d’une absence totale de la capacité de se mettre à leur place. Face à une telle attitude, les juges non pas fait preuve d’une empathie excessive, ils ont tout simplement fait preuve d’une empathie complète. Le fait que certains des magistrats qui ont instruit ce procès (dans lequel les victimes désignées étaient des femmes) soient également de sexe féminin, n’est sans doute pas étranger à cette attitude. En estimant recevables les plaintes des prostituées, ils ont opposé, probablement plus ou moins consciemment, une empathie complète à l’empathie tronquée et manipulatrice de DSK et de ses complices. Ont-ils eu tort ? D’un côté, la capacité de se mettre émotionnellement à la place d’autrui et de comprendre sa souffrance et sa plainte, peut poser des problèmes à toutes les personnes ayant position d’autorité, dont on attend un comportement régi par les seuls principes. Mais d’un autre côté, l’empathie est aussi parfaitement congruente avec les principes moraux les plus importants de notre société, à savoir la sollicitude et la justice.

Un procès contre l’humiliation faite aux femmes

C’est pourquoi ce serait à mon avis se tromper gravement sur les juges qui ont instruit ce procès que de les suspecter d’avoir voulu dénoncer chez DSK des pratiques sexuelles non conformes à la morale, comme ont parfois tenté de le faire ses avocats pour les discréditer. Leur attitude s’explique à mon avis bien mieux par le fait qu’ils ont compati à la double humiliation infligée aux prostituées recrutées pour la jouissance de l’accusé le plus notoire. Car c’est bien d’humiliation dont il s’agit, au-delà d’un phénomène de prostitution que notre société, au moins jusqu’à ces derniers temps, a largement légitimé. La sexualité, chez tout être humain, est un révélateur de sa relation aux autres et au monde. Or celle de DSK, telle que largement projetée dans le débat publique, ne relève en rien du « libertinage », mais tout entier d’un désir d’emprise absolue sur l’autre qui justifie à mon avis pleinement le qualificatif de « Sardanapale des temps modernes » qui lui a été accolé, la grandeur en moins. L’humiliation infligée aux prostituées a d’abord consisté dans le fait de les obliger à s’engager à accepter tout ce que leur "utilisateur" pourrait leur faire en s’engageant d’avance à tout droit de s’en plaindre. Et une seconde humiliation résidait dans le fait qu’il leur fallait cacher à ce même utilisateur qu’elles faisaient les choses pour de l’argent et qu’elles n’en avaient non seulement pas de plaisir, mais même parfois de la souffrance, alors qu’il était évident que celui-ci le savait. Autrement dit, elle avaient à la fois interdiction de communiquer sur leur douleur, et de communiquer sur la situation qui leur interdisait de s’en plaindre. Si attitude morale il y a eu de la part des juges qui ont décidé de poursuivre Dominique Strauss-Kahn, il ne s’agit donc pas d’une moralité liée au choix de certaines pratiques sexuelles, mais d’une moralité empathique capable de prendre en compte le critère de sollicitude pour la victime. Le problème est évidemment que la moralité empathique ne suffit pas à instruire un procès. Le fait que plusieurs de ces magistrats aient été des femmes pourrait relever de ce que l’on appelle en psychologie un « biais de familiarité ». Il est très probable que des juges de sexe masculin n’auraient pas éprouvé la même empathie pour les traitements doublement dégradants imposés par Strauss-Kahn à ses victimes. N’oublions pas qu’au moment de l’affaire du Sofitel, DSK a bénéficié d’une avalanche de manifestations d’empathie de la part de la gent masculine occupant la sphère médiatique !

L’empathie victime d’un « biais de familiarité »

Une fois reconnu ce « biais de familiarité », force est de constater qu’il n’est pas particulier à ce procès ! Une littérature abondante montre à quel point les magistrats et les juges sont enclins à privilégier les membres de leur catégorie sociale, quand ce n’est pas leurs amis ou les amis de leurs amis. Il y a donc tout lieu de se réjouir du fait que, pour une fois, ce biais de familiarité ait profité aux victimes d’une vaste entreprise d’humiliation, car c’est bien de cette jouissance-là dont il s’agissait, dont la mise en scène sexuelle n’était que le prétexte. Il est vrai que, de même que le harcèlement moral est reconnu, mais difficile à prouver, cette forme de harcèlement qui a abouti aux plaintes portées contre DSK – y compris celle qui lui a valu son inculpation à New York - l’est plus encore.
Une autre leçon de ce procès est d’avoir magistralement révélé l’échec qu’il y a à vouloir organiser des confrontations entre un harceleur et sa victime. L’intention est évidemment ambitieuse, mais de telles situations, lorsqu’elles opposent des victimes fragiles à des humiliateurs rusés et endurcis, ne peut que tourner qu’à la déconfiture des premières. Car le harceleur se montre en règle générale aussi insensible aux souffrances qu’il a imposées à ses victimes devant un prétoire que dans la situation initiale qui l’y a conduit. C’est pourquoi de telles confrontations ne devraient être organisées qu’à la condition que la victime ait été préalablement aidée à pouvoir supporter cette confrontation, et aussi que l’on se soit assuré que l’agresseur soit capable de se mettre émotionnellement à la place de la victime. Or non seulement c’est loin d’être toujours le cas, mais c’est même plutôt la situation exactement contraire qui prévaut. Face à une personnalité douée d’une extrême capacité à comprendre à la fois les émotions et les représentations du monde de ses interlocuteurs pour mieux les exploiter - ce que prouve abondamment son parcours personnel -, les juges ont présumé de sa capacité à se mettre émotionnellement à la place d’autrui.
Enfin, pourquoi les prostituées plaignantes ont-elles finalement retiré leurs plaintes ? Tout simplement parce qu’elles se sont aperçues qu’elles n’obtiendraient jamais ce qu’elles désiraient, c’est-à-dire un mot de compassion, pour ne pas dire de repentir, dans la bouche de celui dont la jouissance principale était de les contraindre à faire ce qu’elles ne voulaient justement pas faire.
J’habiterais en Chine, au Pakistan ou en Irak, ce dénouement hélas prévisible m’apparaîtrait comme la conséquence logique d’un système. Mais j’avoue en être choqué dans un pays qui se targue d’être la patrie des droits de l’homme, et donc de la femme.

Du SMS comme arme de dissociation massive

Posté par Serge Tisseron le 17 mai 2015.

La transmission à distance d’informations avec des moyens à base d’électronique et d’informatique a modifié fondamentalement les conditions du désir d’expression de soi, que j’ai appelé en 2001 le « désir d’extimité ». Elle a donné à chacun la liberté de communiquer des éléments de sa vie intime au-delà de l’espace physique dans lequel il se trouvait, à des individus qu’il connaît éloignés temporairement de lui, mais aussi à des inconnus. Mais pendant une dizaine d’années, la communication à distance et la communication de proximité se sont opposées. Il y avait des moments pour l’une et des moments pour l’autre. C’était l’époque où, au sein d’un groupe, certains pouvaient s’isoler pour avoir des conversations intimes sur leur téléphone mobile. Mais la pratique des SMS à totalement changé la situation.

L’intimité définie par un espace social

Pendant des millénaires, l’être humain n’a eu la possibilité de communiquer en temps réel qu’en présence physique. Ce monde était inséparable d’une distinction clairement posée entre des espaces de communication publique dans lesquels la communication devait se conformer aux attentes sociales, et des espaces de communication intime dont les principaux étaient la chambre à coucher, et dans la religion catholique le confessionnal. Autrement dit, la distinction entre communication intime et communication publique s’appuyer sur des repères spatiaux que chacun était invité à respecter.

L’intimité définie par une intention

Les choses ont totalement changé avec l’invention des communications à distance, autrement dit des télécommunications. Ce n’est plus un espace défini par la société qui impose les règles du jeu. Chacun peut tenir un discours sur son intimité là où il le décide : « Mon intimité, c’est là où je veux et quand je veux ». A la limite, c’est l’intention du locuteur qui définit les règles. Un de mes amis en fit l’expérience au début des années 2000, alors qu’il préparait une conférence sur les blogs d’adolescents. Comme sa fille en tenait un, il lui demanda de pouvoir utiliser l’image de sa page d’ouverture. Sa fille lui répondit que c’était impossible car son blog était intime. Mon ami rétorqua que ça ne l’était pas puisqu’un très grand nombre de gens pouvaient la voir. La réponse de sa fille fut immédiate : « C’est public pour tout le monde, mais c’est intime pour toi ». Cette adolescente avait raison. La révolution ne faisait pourtant que débuter.

La pluri communication simultanée

En permettant à chacun de communiquer avec des personnes éloignées exactement comme avec des personnes proches, les télécommunications ont contribué à effacer la distinction entre un espace lointain et un espace de proximité. Mais jusqu’à l’invention du Smartphone, chacun devait choisir entre communiquer avec une personne éloignée ou avec celle qui était prêt de lui. C’est cette distinction qui a disparu avec l’invention de l’Internet mobile : chacun peut communiquer simultanément avec un interlocuteur proche physiquement de lui et avec un ou plusieurs interlocuteurs éloignés grâce à la pratique des SMS. Nous sommes entrés dans l’affaire de la pluri communication simultanée.

Le film Men Women and Children de Jason Reitman en donne quelques exemples. Dans une séquence, une adolescente – Hannah - se vante auprès de deux copines d’avoir réalisé une fellation. Face à elle, ses deux camarades lui posent quelques questions avec l’air intéressé. Mais on s’aperçoit qu’au même moment, elles échangent entre elles des SMS violemment satiriques sur la façon dont Hannah serait en train de frimer. Puis la cible change et l’une des deux filles qui se trouvaient échanger des SMS violent contre Hannah se trouve elle-même l’objet d’un échange par SMS particulièrement agressif de la part des deux autres, dont le visage continue pourtant à lui exprimer la même humeur complice. Ici, la jalousie, l’agressivité ou l’excitation suscitées par une situation ne sont pas réprimées, comme la vie sociale apprenait traditionnellement à le faire. Elles sont clivées et empruntent la voie parallèle des SMS pour s’exprimer librement sans aucun refoulement.

La dissociation permanente comme nouvelle manière d’être au monde

Ainsi, tout peut être dit et montré en temps réel… à condition de le faire transiter par le canal parallèle des échanges à distance de façon à en exclure certains interlocuteurs… à commencer par le principal intéressé. L’autocontrôle dans lequel le philosophe Norbert Elias voyait la grande conquête de la société occidentale change de nature. Il n’est plus fondé sur la répression des désirs et des émotions qui leur sont liées – ce que Freud appelait le refoulement – mais sur la dissociation entre deux espaces de communication publique : l’un qui fait intervenir le corps et la mimogestualités, et l’autre qui emprunte le langage écrit et transite par le réseau Internet. Une voie nouvelle à l’étude de la communication humaine est ouverte : comprendre à quel moment, et pour qui, ces deux canaux de communication peuvent être identiques, complémentaires ou contradictoires.

Règlement de compte à Charlie Hebdo (publié dans le Huffington le 11/01/2015)

Posté par Serge Tisseron le 12 mars 2015.

Un nombre de plus en plus important de directeurs d’établissements scolaires attire mon attention sur de nouvelles formes d’affrontements qui opposent les élèves le lundi matin. En pratique, il s’agit d’élèves qui ont échangé des propos sur Internet tout le week-end en s’efforçant chacun d’être le plus meurtrier dans le choix des mots. Tous les coups sont permis pour ridiculiser l’adversaire et lui faire mordre la poussière. Ces débats flamboyants du week-end ont évidemment des gagnants et des perdants, ceux qui sont moins habiles et moins brillants dans le maniement du verbe et de l’insulte. Et ce sont ceux là qui cherchent à prendre leur revanche aux poings le lundi matin, provoquant des bagarres à la porte de l’école, puis dans la cour de récréation.

A armes inégales

Quelle relation, me direz-vous, avec ce qui s’est passé à Charlie Hebdo ? A mon avis, hélas, et toutes proportions gardée, un peu la même chose, amplifié par des traditions religieuses et colonialistes qui rendaient d’emblée la partie inégale. N’oublions pas que la culture occidentale, portée par le catholicisme, a fait du dessin un outil puissant de développement scientifique, et de la caricature un outil non moins puissant pour ridiculiser ses adversaires. L’ancien régime, la révolution, la monarchie de juillet, la troisième république… ont témoigné largement de cet art de la caricature qui est si bien installée dans notre paysage culturel que nous finissons par penser que ses fruits devraient être savourés sur la planète entière, alors que chacun devrait savoir que ce n’est évidemment pas le cas. Il y aurait pourtant un moyen de faire évoluer rapidement la situation : que tous les établissements scolaires organisent des cours sur l’histoire de la caricature, et des concours pendant lesquels les élèves pourraient traiter leurs enseignants, entre autres, exactement comme les personnalités politiques et religieuses le sont dans Charlie hebdo. C’est indiscutablement ce qui permettrait le mieux à tous les enfants de comprendre la logique de la caricature, et donc de l’accepter. Mais ne rêvons pas...

Bien sûr, ce qui s’est passé à Charlie Hebdo est abominable, et tant de voix s’élèvent pour le dire que cet événement tellement tragique va peut-être constituer le point de départ d’un sursaut républicain qui puisse s’opposer, espérons-le, au moins un temps, à la montée des communautarismes. Mais s’agissant de caricatures, je suis beaucoup plus à mon aise lorsque c’est un musulman qui tourne en ridicule l’extrémisme musulman ou un juif qui tourne en ridicule l’extrémisme juif que lorsque c’est un musulman qui s’attaque à l’extrémisme juif ou un occidental descendant de peuples colonisateurs qui s’attaque à l’extrémisme musulman. Car n’oublions pas que dans le cas particulier, les caricatures en cause ont été réalisées par les héritiers d’une culture qui a occupé pendant plusieurs siècles une posture coloniale par rapport au monde musulman.

Humour et ironie

Alors, question classique, peut-on rire de tout ? Oui bien sûr, mais pas avec tout le monde ! N’oublions pas qu’une distinction traditionnelle oppose l’humour à l’ironie. L’humour consiste à partager ou à tenter de faire partager un regard distancé et amusé sur une situation que l’on vit ensemble. Il est inséparable de la mise en scène de différents protagonistes d’une situation de telle façon que celle-ci nous apparaisse autrement. Le film Timbuktu de Abderrahmane Sissako est de ce point de vue exemplaire. Au contraire, l’ironie n’est pas destinée à faire réfléchir, mais à jouir, et faire jouir, de la puissance de l’attaque. L’adversaire peut y être mis en scène seul, défiguré, animalisé, montré nu, ou dans une posture dégradante. Inutile de préciser que l’humour fédère, alors que l’ironie divise. Bien sûr, confortablement calé dans mon fauteuil et installé sur plusieurs siècles de culture des images bâtie par le christianisme, puis le siècle des lumières et la tradition républicaine, je suis prêt à rire de tout. Mais méfions-nous de nous retrouver à rire tout seul de choses qui risquent de faire de moins en moins rire une grande partie de l’humanité. Les caricaturistes éviteraient beaucoup d’ambiguïtés en réservant leurs flèches aux membres de leur propre famille culturelle et en évitant de les décocher aux descendants des peuples que leur pays a jadis colonisés et humiliés.

Dommages collatéraux

Finalement, le drame de Charlie Hebdo, c’est Internet. Avant Internet, ces caricatures auraient pu rester entre personnes prêtes à en rire ou au moins à en sourire. Avec Internet, c’est devenu impossible. On parle beaucoup d’empathie et de solidarité par rapport à la manifestation du 11 janvier, mais la mondialisation de l’information impose peut-être de penser le dessin humoristique autrement : dans une dénonciation des hypocrisies et des mensonges de notre propre camp, notamment de ceux qui se prétendent nos protecteurs ou nos amis, et d’empathie pour les victimes du monde entier, plutôt que de ridiculiser les convictions religieuses de ceux que notre culture désigne comme des ennemis à abattre, au risque de blesser inutilement un grand nombre de croyants. L’arme de la caricature, aussi, peut faire des dommages collatéraux.

Les enfants de Steve Jobs étaient privés d’outils numériques. Et alors ?

Posté par Serge Tisseron le 14 février 2015.

Steve Jobs, paraît-il, tenait ses enfants à l’écart des utilisations des outils numériques. Certains en tirent une conclusion simple qui contribue probablement à leur donner une bonne conscience, à défaut de produire d’autres effets : il ne faudrait confier aux enfants des outils numériques ni à la maison, ni à l’école. Pour ce qui concerne les usages domestiques, je propose depuis 2008 les balises 3-6-9-12 non seulement pour convaincre les parents de retarder l’introduction de ces technologies, mais aussi pour qu’ils en privilégient les usages qui favorisent le développement. Mais l’école ? Les enfants de Steve Jobs n’avaient probablement pas besoin d’aller dans une école où on leur apprenne à utiliser les écrans de la bonne façon car ils le faisaient probablement très bien en famille. Mais notre école nationale, elle, a affaire à des enfants dont l’utilisation familiale des écrans est anarchique, voire déstructurante. C’est pourquoi elle doit s’employer à créer des contre-feux à des utilisations familiales dévoyées. Et elle dispose de deux moyens pour cela.

1. Associer les outils numériques à la découverte de la relation.

La consommation individualisée d’écrans en famille incite un grand nombre d’enfants à associer écran et pratique individuelle. Mais l’écran numérique interactif n’est justement pas cela ! Il n’est pas conçu pour se concentrer, mais pour partir à la rencontre de la pensée des autres et construire avec eux des représentations partagées. C’est pourquoi l’école ne doit absolument pas introduire l’écran comme un support de travail personnel. Elle doit bien au contraire valoriser dans l’écran le fait qu’il s’agit d’un outil qui permet de travailler ensemble. En pratique, l’écran ne devrait être introduit enfin d’école primaire, voire en collège, et sous la forme d’un seul écran autour duquel quatre à cinq élèves sont invités à travailler ensemble, par exemple à la construction d’un PowerPoint associant textes, images fixes, images animées, etc. Dans un second temps, ces mêmes enfants sont invités à travailler chacun sur un écran, mais de telle façon que tous ces écrans soient reliés entre eux et que tous ces enfants collaborent ensemble à la construction d’un même document. Enfin, vient un moment où chacun travaille devant un écran relié non seulement à ses camarades, mais aussi à l’ensemble des usagers d’Internet, ce qui permet à chacun d’élargir ses communautés de travail ou de loisirs à des inconnus.
Telle est la première tâche que l’éducation nationale doit se fixer pour s’opposer aux pratiques familiales dévoyées des écrans.

2. Construire l’attention profonde et raisonnée à partir des objets d’attention dispersée.

La fréquentation trop précoce et trop intense des écrans a également une autre conséquence, hélas, sur les enfants : elle entrave chez eux la construction des repères temporels et narratifs. En effet, face à un écran, nous sommes chacun immergé dans un éternel présent. Nous ne sommes pas invités à prendre du recul par rapport à eux et encore moins à développer les repères narratifs qui y sont intuitivement perçus, mais jamais explicités.
L’un des objectifs que l’institution scolaire doit se fixer, compte tenu de l’envahissement de nombreuses familles par les écrans, est de permettre aux enfants de prendre cet indispensable recul. Et un moyen d’y parvenir est de les inviter à se constituer en narrateur des multiples événements qu’ils y voient. Il s’agit de leur permettre de s’approprier les repères logiques et narratifs de la langue, afin qu’ils puissent, dans un deuxième temps, les appliquer à des problèmes plus théoriques et à la construction des repères de leur propre vie. Et c’est en les invitant à parler des images qu’ils consomment, et qu’ils aiment, que l’on pourra le mieux y parvenir. Il est donc essentiel que l’école encourage la création de débats, de controverses, d’exposés… dans lesquels les enfants évoquent le monde d’images qui les entoure. Non pas pour « s’exprimer », mais apprendre à construire un discours logique sur les objets de leur passion. Car il n’y a qu’un esprit qui construit, que ce soit sur un problème théorique ou sur un récit d’images.

3. Eviter un clivage générationnel majeur.

C’est dans ces deux voies complémentaires que je vois l’axe d’un indispensable renouveau pédagogique. L’innovation ne consiste pas à imposer aux élèves aujourd’hui l’usage d’outils qui seront obsolètes demain. Elle doit les inviter d’abord à comprendre la spécificité de ceux qu’ils ont à leur disposition : les mettre au service d’une construction des savoirs qui n’est plus solitaire, mais fondamentalement collaborative et participative ; et d’autre part créer des espaces de construction de la pensée qui s’appuie sur leurs expériences d’écrans, parce que ce sont celles qui ont le plus fort pouvoir, aujourd’hui, de mobiliser leurs émotions et leurs convictions. Autrement dit, s’appuyer sur les objets auxquels ils accordent des formes d’attention dispersée pour les inviter à y développer des formes d’attention plus profonde.

Le plus grand drame que l’institution scolaire pourrait vivre serait que des enseignants continuent à expliquer à leurs élèves des notions théoriques, scientifiques, et citoyennes sans s’apercevoir que les enfants qu’ils ont en face d’eux ont déjà, dans leur monde intérieur, des repères totalement différents qu’ils cultivent de manière parallèle dans leur usage familial des écrans. Ce serait une grande catastrophe parce que nous risquerions bien d’être un jour brutalement confrontés à un divorce que plus rien ne pourrait combler, entre d’un côté des adultes persuadés d’avoir parfaitement accompli le cahier des charges de transmettre leurs repères et leurs valeurs ; et d’un autre côté des enfants qui auraient silencieusement, entre pairs, et aidés par des gourous séducteurs et pervers, construit des logiques et des valeurs sans aucun point commun avec celles de leurs éducateurs et de leurs pédagogues.

Ce problème n’est pas théorique : ce qui s’est passé après les attentats des 7-8 et 9 janvier en n’a montré l’actualité. Le temps presse. L’objectif que l’institution scolaire doit se fixer est moins de « s’adapter au numérique » que d’accompagner les changements d’état d’esprit des élèves qui résultent de leur utilisation de plus en plus précoce et de plus en plus intense des outils numériques dans leur environnement familial. Les accompagner pour les orienter vers un esprit critique et citoyen.

Tragédies du terrorisme : comment parler de « Charlie » aux enfants

Posté par Serge Tisseron le 10 janvier 2015.

Autour des événements tragiques de ces derniers jours, nous pouvons avoir l’impression d’avoir été sur-informés. Mais nos enfants, eux, se sont souvent sentis submergés d’informations contradictoires où il leur était difficile de se repérer. La localisation d’un village aux environs de Paris, qui nous semble évidente à nous autres adultes, peut les dérouter. Une rue éloignée de chez eux peut leur sembler voisine de la leur parce qu’il s’agit de la même ville et susciter un sentiment de danger bien au-delà du raisonnable. Sans parler des gendarmes équipés de gilets pare-balles et de mitraillettes qui ont subitement surgi dans les lieux publics et qui ont été une cause d’angoisse majeure chez certains enfants, bien plus que des images qui leur paraissent souvent relever de la fiction plus que de l’actualité.

Pourquoi en parler ?

Face à tant de raisons de s’angoisser, le premier des conseils à donner aux parents est d’en parler. Certains peuvent en effet penser que leur enfant n’a rien vu et rien entendu à la télévision ou à la radio. Mais même si c’était le cas, il a bien perçu les discours angoissés des adultes qui l’entourent. Une autre façon de réagir est de penser que les enfants sont parfaitement informés par tout ce qu’ils entendent et voient à la télévision et qu’il n’y aurait pas de raison de leur en parler plus. C’est l’erreur contraire, et elle est également catastrophique. En effet, le jeune enfant qui perçoit l’angoisse de ses parents sans que ceux-ci lui en donnent la raison risque de penser que ses parents sont angoissés à cause de lui, ou pour lui. Et l’enfant un peu plus grand qui est capable de comprendre que l’inquiétude de ses parents n’est pas relative à sa personne, mais à des événements d’actualité, court le risque de penser que si ses parents ne lui en disent rien, c’est parce qu’ils le jugent trop petit pour comprendre, voire trop « bête ». Autrement dit, les parents qui ne communiquent pas avec leur enfant dans cette occasion exceptionnelle compromettent également des possibilités d’échanges ultérieurs avec lui, parce qu’il gardera l’amertume de s’être senti exclu à un moment où il était particulièrement important pour lui de se sentir intégré.

Comment en parler ?

Pour permettre à l’enfant de prendre du recul, la première chose à faire est de lui donner des repères. Rappeler à l’enfant les lieux des catastrophes, les repérer avec lui sur une carte, reconstituer une chronologie, tout cela est essentiel. Cadrer un événement dans l’espace et dans la durée est en effet la première condition pour commencer à le penser. Et cela vaut aussi pour les adultes.

Un autre repère concerne le fait que l’événement montré en boucle se déroule réellement. Tous les adultes sont familiers de la succession, sur le petit écran, de cases d’actualités, de publicité et de fiction, mais il n’en est pas de même pour le jeune enfant. On se souvient que le 11 septembre 2001, beaucoup d’enfants ont cru que les avions percutant des tours appartenaient à un film de fiction. Dans la poursuite des meurtriers des journalistes de Charlie hebdo, les images d’hélicoptère d’où pointent des mitraillettes peuvent sembler aux enfants appartenir à un film de guerre.

Un autre repère consiste aussi à résumer la situation. Chacun trouvera la meilleure façon de le faire en fonction de ses convictions. J’en propose une : des dessinateurs se sont moqués des Dieux de toutes les religions ; mais parmi celle-ci, il y a la religion musulmane dans laquelle il est interdit de représenter Dieu, et plus encore de s’en moquer ; des musulmans très choqués par ces dessins ont décidé de venger leur Dieu en tuant ces dessinateurs ; une très grande majorité de musulmans ont évidemment condamné cette action et le monde entier s’en est scandalisé ; les meurtriers ont finalement été tués par la police.

Mais n’oublions pas que l’important est sans doute moins de donner des mots à l’enfant pour qu’il puisse commencer à penser l’événement que de lui permettre d’évoquer ce qu’il en pense lui-même.

Qu’en pense-t-il ?

Beaucoup d’enfants risquent de ne pas oser poser de questions. D’abord parce qu’ils craignent d’augmenter l’angoisse de leurs parents par leurs demandes ; et ensuite par peur de passer pour un « petit » incapable de comprendre le sens de ce qu’il voit. C’est donc aux parents de tendre la perche à leur enfant pour amorcer l’échange. Un échange dans lequel l’important n’est pas tant de lui « expliquer » que d’écouter ce qui l’inquiète, et ce qu’il a retenu de ce qu’il a entendu, à la télévision ou avec ses camarades.

Mais les parents et les éducateurs ont tout de même un message essentiel à faire passer : celui de l’entraide et de la solidarité qui se manifestent aujourd’hui autour de cette tragédie.

Insister sur l’empathie et la solidarité

La plupart des enfants sont constamment confrontés à des actualités, des films de fictions et des jeux vidéo dans lesquels la violence destructrice sont au premier plan, mais où l’entraide et la solidarité sont, hélas, très peu présents. Or, si ces qualités n’existaient pas chez l’être humain, l’humanité aurait disparu depuis longtemps. Pointer à l’enfant l’importance de la solidarité et de la compassion, insister sur celles de la communauté musulmane pour les victimes, est la meilleure manière de montrer à l’enfant qu’un monde différent est possible et que ce monde commence déjà à se construire. Car l’enfant, bien plus encore que l’adulte, a besoin de penser que le monde de demain sera plus beau que celui qu’il voit aujourd’hui. Et tout ce qui peut être présenté par l’adulte comme un signe avant-coureur de cette évolution est le bienvenu. Il y puise de la confiance dans le monde, et si cette empathie et cette compassion lui sont présentées par son parent, il développe également de la confiance dans celui-ci.

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