Expo Mapplethorpe : êtes vous plutôt refoulé ou plutôt clivé ?

Posté par Serge Tisseron le 21 avril 2014.

On me demande parfois quelle est la différence, du point de vue des images, entre le refoulement et le clivage. Ces mots désignent, rappelons le, deux mécanismes psychiques normaux de défense dont seuls les excès sont problématiques. Leurs différences sont nombreuses, mais l’exposition du photographe Mapplethorpe qui se tient en ce moment à Paris me donne l’occasion d’en évoquer quelques unes. Elle a en effet suscité chez un couple de mes amis deux attitudes totalement différentes. Or l’un des deux souffre d’un refoulement excessif tandis que chez l’autre, c’est plutôt de clivage !

Commençons par la femme. Elle a grandi dans une famille dans laquelle sévissait un oncle pédophile. Ses agissements coupables hantaient les consciences, bien qu’il soit évidemment tabou d’en parler. Du coup, le moindre contact de proximité tendre entre un enfant et un adulte suscitait la hantise de basculer dans le même travers. Chacun, plus ou moins consciemment, surveillait tout le monde, et chacun se savait surveillé par tous. Cette jeune femme a donc grandi sans contacts de proximité tendre, notamment de la part de son père, et cette absence de contact physique était évidemment aussi une absence de contact émotionnel. Elle a dû se débrouiller avec des désirs de rapprochement qui n’ont jamais pu trouver dans sa réalité vécue une forme adaptée. Autrement dit, elle n’a jamais pu nuancer par des expériences concrètes et réelles les désirs de rapprochement intenses que peut vivre un jeune enfant, désirs d’autant plus intenses qu’ils sont à cet âge marqués par des représentations encore imprégnées d’oralité. Cette femme a donc dû refouler précocement ses désirs de rapprochement et sa curiosité sexuelle vécus comme dangereux.

Son mari, au contraire, a grandi avec des parents qui participaient totalement à l‘idéologie libertaire des années 1970. Non seulement ils ne se cachaient pas pour faire l’amour, mais il n’était pas rare que, tout-petit, ce garçon voit son père ou sa mère le faire avec un autre homme ou une autre femme. Ces scènes étaient évidemment d’autant plus troublantes pour lui qu’à cet âge, il est parfois difficile de faire la différence entre une scène sexuelle dans laquelle chacun des deux partenaires manifeste bruyamment son plaisir et une scène sadomasochiste dans laquelle les cris ont une signification différente. Ce garçon n’a pas pu utiliser pour s’en protéger le refoulement car ce mécanisme de défense porte sur les désirs et pas sur les expériences concrètes vécues. Il a enfermé dans un coin de son esprit les scènes qui l’empêchaient de se construire une représentation du monde adaptée à son âge, c’est-à-dire dans laquelle la sexualité soit imaginée, mais sans confrontation sensorielle directe avec elle. Il a donc grandi en utilisant comme mécanisme de défense privilégié le clivage.

Du coup, l’un et l’autre fonctionnent bien différemment. Elle se sent mal à l’aise d’être touchée et en éprouve de l’angoisse, tandis que lui est paralysé par ses désirs car il craint toujours d’accomplir des actes sexuels sans contrôle, voire agressifs. Il lutte en permanence contre l’angoisse d’une sexualité débridée et a choisi pour cela une femme qui, dans la mesure où elle refuse de se laisser toucher, l’oblige à refouler ses désirs pour elle. Tout petit, il n’a pas installé le refoulement, mais il s’est mis dans la situation, une fois adulte, d’être obligé de le pratiquer… Ainsi d’ailleurs en est il souvent.

Arrive l’exposition Mappelthorpe. La femme, en proie au refoulement, craint de réveiller des désirs frappés d’interdits et refuse d’y aller. Mais son mari, du fait des situations traumatiques qu’il a vécues quand il était enfant, cherche des images qui lui permettent d’aborder celles-ci latéralement. Il hésite, y va, en ressort bouleversé, mais content. Il ne sait pas trop pourquoi, mais la raison est compréhensible : il a commencé à greffer à l’intérieur de lui des représentations à partir desquelles il peut commencer à se donner des images culturelles d’événements bien réels qu’il a vécus et qui le hantent. La recherche d’images érotiques et/ou pornographiques esthétisantes est le moyen pour lui de tenter de dépasser son clivage et d’installer un refoulement en lien avec la culture.

Ce couple nous permet de mieux comprendre quelques différences entre le refoulement et le clivage. 1) Le refoulement porte sur des désirs dont l’expression est interdite alors que le clivage porte sur des événements vécus de façon traumatique. 2) Dans le refoulement, les représentations psychiques liées aux désirs condamnés sont écartés dans une culpabilité qui n’en finit jamais, tandis que dans le clivage, des sensations, des émotions et des pensées associés à une situation traumatique sont enterrés dans un coin de la vie psychique, un peu comme un antivirus met les virus « en quarantaine » sans les transformer. 3) Dans le refoulement, les émotions sont déplacées vers d’autres représentations acceptables qui nourrissent la culture, aussi bien artistique que scientifique, tandis que dans le clivage, elles restent en souffrance, et font toujours courir le risque de se mettre dans des situations semblables. 4) Du coup, dans le refoulement, le « ratage » s’impose sous la forme du « retour d’un refoulé », c’est-à-dire d’un symptôme qui entretient un lien symbolique avec le contenu du désir refoulé, tandis que la personne qui s’est défendue d’une situation éprouvante par le clivage court le risque d’être régulièrement replongée dans son traumatisme comme s’il s’agissait de son présent : les attitudes, les mimiques, les émotions et les pensées qu’il y a vécus s’imposent parfois brutalement à lui sans aucun recul. Une telle confusion entre le passé et le présent n’existe pas dans le refoulement. 5) Enfin, le travail thérapeutique – y compris auto thérapeutique - est différent : dans le refoulement, il s’agit de déculpabiliser des désirs légitimes, tandis que dans le clivage, il s’agit de cerner les moments où le sujet est tenté de reproduire des gestes et des attitudes en lien avec la situation traumatique inaugurale, afin de lui permettre de s’en donner des représentations acceptables et de les considérer comme faisant partie de sa vie psychique.

Alors, je vous propose un test : aller voir l’exposition Mapplethorpe. Si vous en êtes scandalisé, vous souffrez probablement de refoulement excessif ; si vous en ressortez écoeuré et malade, interrogez vous sur l’existence chez vous d’un clivage problématique ; et si vous en êtes bouleversé et content, c’est probablement que vous êtes plutôt du côté d’un clivage en voie de résolution... Il est bien évident que vous pouvez être un peu de tous les côtés à la fois parce que vous avez pu vivre des événements différents que vous gérez à des rythmes différents . En tous cas, ne perdez pas cette occasion de mieux vous connaître. Et bonne visite !

Voulons nous des robots esclaves ou des robots miroirs ?

Posté par Serge Tisseron le 19 avril 2014.

Aujourd’hui, les écrans nous entourent, demain ce sera les robots. La preuve, Google a racheté en 2013 huit entreprises de robotique. Est ce pour nous préparer l’avenir que nous souhaitons ? Hélas, c’est bien plutôt pour nous préparer celui que les techniciens de Google nous souhaitent à notre place ! Autrement dit, il est plus urgent que jamais de réfléchir aux robots que nous désirons pour demain.

Les robots, des outils comme les autres ?

Depuis que l’être humain fabrique des outils, il est porté par deux désirs complémentaires. D’un côté, il souhaite étendre son pouvoir sur le monde. Il crée pour cela des objets qui prolongent ses possibilités, celles de ses muscles, mais aussi ses possibilités de calcul, sa mémoire et même son imagination. Mais l’être humain crée aussi des objets qui ont pour objectif de lui permettre de mieux se connaître. Certains concernent son corps, comme le simple miroir qui lui permet de découvrir son apparence, et aussi les diverses machines de visualisation de ses organes internes, comme le scanner, l’échographie, le Doppler ou l’IRM,... Mais certaines de ces machines concernent également le désir qu’il a de connaître son intériorité : le langage qui lui permet de se raconter et de recevoir une réponse a ainsi été largement amplifié par l’écriture. Grâce à celle-ci, l’être humain a acquis la possibilité de communiquer ses pensées et ses émotions à des personnes éloignées, mais aussi de les faire connaître à un nombre considérable de gens. Il peut aussi retrouver très longtemps plus tard les pensées, les projets et les rêveries qui ont une fois traversé son esprit. Ce qu’il a noté, il peut non seulement le communiquer à d’autres, mais aussi en rafraîchir sa mémoire. Avec l’écriture, l’être humain s’est donc donné le moyen d’avoir un miroir de son intériorité. Le magnétophone, le disque, et toutes les formes d’enregistrement contemporaines sont également des prolongements de cette possibilité. Toutes les techniques de communication peuvent être utilisées autant pour échanger avec soi-même qu’avec les autres. On peut parler à quelqu’un, mais aussi se parler à soi-même : c’est le discours intérieur. On peut écrire pour d’autres, mais aussi pour soi : c’est le journal intime destiné à le rester. On peut faire des photographies pour envoyer ses images à d’autres, mais aussi les utiliser pour retrouver le souvenir d’un événement ancien. Cette distinction entre les objets qui prennent en relais nos possibilités instrumentales et ceux qui nous tendent un miroir de nous-même est fondamentale. Elle trace aujourd’hui les deux voies autour desquelles l’être humain s’entourera de robots. D’un côté, des outils capables de travailler à sa place, de l’autre, des machines capables de l’écouter, de lui renvoyer quelque chose de lui-même, de le conseiller et de l’aider à mieux réussir sa vie.

De la fable de Real Humans au rêve de Her.

Deux productions audio-visuelles témoignent de ces deux désirs opposés et complémentaires. La première est la série suédoise Real Humans . Les robots y ont été conçus pour effectuer les tâches considérées comme ingrates, dangereuses ou avilissantes : ouvriers, femmes de ménage, gardes malade ou prostitués. Mais les perfectionnements technologiques dont ils bénéficient finissent par leur permettre de devenir autonomes. C’est le moment où des humains décident de leur reconnaître des droits au même titre qu’à eux-mêmes, en décidant de les considérer comme des vivants non humains. L’autre film est Her , de Spike Jonze. Son héros, Théodore, se laisse séduire par une annonce vantant les mérites d’un compagnon numérique, un Operating Système présenté par la publicité comme une véritable « conscience ». Il ne s’agit pas d’un robot avec un corps artificiel comme les héros de la série suédoise, mais d’un programme informatique capable d’interagir avec un être humain, et même, nous l’apprendrons par la suite, avec des milliers d’entre eux en même temps. Théodore l’achète, l’installe, et s’engage avec lui dans une relation de connivence où chacun des deux va se découvrir. Du moins c’est ce que Théodore, et le spectateur avec lui, est invité à croire. Car un programme informatique, tout comme un robot, est avant tout un outil de simulation, et nous ne saurons évidemment jamais jusqu’où les souhaits qu’il affiche ont été prévus par son concepteur...

Quels robots pour demain ?

Mais les technologies numériques ouvrent encore d’autres possibilités : elles peuvent devenir de formidables supports de pratiques autobiographiques. Tout d’abord, elles nous permettent de marquer les événements dont nous voulons garder la trace. Avec un téléphone mobile muni d’un dictaphone, je peux continuer à laisser s’évaporer les conversations sans importance, mais aussi enregistrer celles qui me paraissent essentielles et mémoriser les SMS que j’envoie. Je peux faire des photographies et des petits films que je vais archiver ou, si c’est mon souhait, faire disparaître définitivement. Les technologies numériques proposent de mettre en jeu de nouvelles écritures de soi, de construire des représentations de sa vie passée et de leur donner une place dans son présent. Où que nous soyons, nous pouvons à tout moment enregistrer et thésauriser notre butin autobiographique, construire le récit de notre vie et de celle de nos proches au jour le jour, les partager et les mettre en scène dans notre habitat ou notre lieu professionnel. Cet archivage finit par construire une histoire que d’autres pourront choisir plus tard de s’approprier, de commenter, ou tout aussi bien d’ignorer s’ils le désirent.

La tentation majeure dont l’homme doit se garder à l’ère de l’automatisation généralisée est celle de trouver avec les robots le partenaire idéal que la vie lui refuse, que ce partenaire soit pensé comme un esclave servile sur le modèle de ce qui se passe dans Real Humans) ou sur celui d’un partenaire de connivence parfait comme dans Her. Bien au contraire, nous devons réfléchir à ce que nous pouvons faire ensemble, avec les robots, que nous ne pouvons faire ni chacun séparément, ni ensemble sans robots. Autrement dit, placer non seulement l’humain, mais le collectif, au centre du développement des robots, et concevoir des machines qui ne soient des interfaces de communication avec soi-même que pour favoriser la communication avec les autres.

L’accord était presque parfait

Posté par Serge Tisseron le 9 avril 2014.

J’étais hier soir invité chez des amis, et parmi les autres convives, il y avait un enseignant préoccupé, comme moi, de la crise de l’enseignement et de l’introduction des technologies numériques à l’école. C’est avec plaisir que j’ai trouvé chez lui le même souci de relativiser les technologies numériques, de les considérer comme de simples outils et de faire passer en priorité l’adaptation de l’enseignement au nouvel état d’esprit des élèves. Et mon bonheur a été complet lorsque nous sommes tombés d’accord sur l’indispensable articulation logique des connaissances. Nous avons échangé des anecdotes sur la difficulté rencontrée aujourd’hui par beaucoup d’élèves à construire un discours, aussi bien parlé qu’écrit, utilisant correctement les diverses articulations de la langue résumées dans la formule fameuse : « Mais où est donc Ornicar ? ».

Nous arrivions au dessert quand nous avons abordé les moyens dont les enseignants disposent pour modifier leur enseignement de manière à rendre aux élèves français une qualité de performance qui semble, si on en croit les grandes études internationales comparatives, de plus en plus leur faire défaut. Nous avons parlés des fameux MOOCs, ou cours massivement ouverts en ligne, et de la classe inversée. Cet enseignant m’expliqua alors les difficultés qu’il rencontrait avec ses élèves de terminale toutes les fois où il leur demandait de préparer des sujets et de les présenter en classe. Pire, ses élèves lui demandaient qu’il leur dicte ses cours ! Et c’est là que nos chemins divergèrent. Pour cet enseignant, cette demande des élèves résultait du fait qu’ils avaient été trop souvent confrontés, au cours de leur scolarité, à des enseignants qui voulaient les faire participer.

Ma position est radicalement inverse : je pense que ses élèves lui demandaient de leur dicter des cours parce que c’est l’unique forme d’enseignement qui leur avait toujours été proposée, et la seule qu’ils pouvaient donc envisager. Un peu comme des enfants qui auraient toujours mangé la même nourriture et n’en voudraient pas d’autres. Il faut en effet bien mal connaître les enfants et les adolescents pour penser qu’ils puissent ne pas avoir de plaisir à réfléchir et à s’exprimer. Des études actuelles montrent que le plaisir de résoudre une tâche à sa gfaçon existe même chez les singes supérieurs ! C’est ce qu’on appelle la motivation intrinsèque. Le problème est que cette capacité se laisse facilement assassiner par la routine. D’ailleurs, tous les enseignants qui pratiquent la classe inversée le disent : au début, lorsqu’ils proposent pour la première fois cette organisation du travail à leurs élèves, ceux-ci ont plutôt tendance à la refuser. La routine du cours magistral s’est déjà imprimée en eux comme une forme de servitude qu’ils n’ont pas d’abord choisie, mais à laquelle ils se sont habitués comme à un mal nécessaire. En plus, y renoncer les oblige à porter un regard tellement critique sur l’ensemble du système scolaire qu’ils ont traversé précédemment que, à la force des habitudes, s’ajoute l’angoisse de découvrir que les formes d’enseignement autoritaire qu’ils ont subi ne se justifiaient pas. Ils veulent continuer à penser que l’enseignement traditionnel qui leur a été dispensé jusque là n’était certes pas plaisant, mais qu’il était nécessaire. Accepter la classe inversée, c’est aussi être capable de faire ce deuil. Et beaucoup d’enfants résistent… On les comprend. Cela veut dire que la classe inversée ne peut fonctionner que si l’enseignant en est suffisamment convaincu pour permettre aux enfants de passer outre à des réticences qui ne sont pas seulement le résultat de mauvaises habitudes, mais aussi de la fidélité à des modes d’enseignement auxquels ils ont fini par adhérer en pensant qu’il n’y en avait pas d’autres possibles.

Bref, la classe inversée n’est pas seulement aujourd’hui une méthode pédagogique nouvelle, c’est aussi une manière d’éveiller les enfants à un monde différent. Plus les enseignants attendront pour y confronter leurs élèves, et plus ils se heurteront de leur part à des réticences. C’est donc dès la maternelle qu’il faut commencer !

Pour en finir avec l’addiction aux jeux vidéo

Posté par Serge Tisseron le 7 avril 2014.

La revue Canard PC a consacré récemment un numéro à la question de l’addiction aux jeux vidéo, bien évidemment titré « Tous addicts ? ». Mais qu’est-ce qui a bien pu justifier le lancement d’un tel sujet à un moment où pratiquement l’ensemble de la communauté internationale est en train de renoncer à définir les pathologies liées à l’usage excessif des jeux vidéo en termes d’addiction, notamment chez l’enfant et l’adolescent ? Est-ce parce que l’utilisation du mot est devenu un argument marketing pour des campagnes qui prétendent vendre des jeux en mettant en avant leur caractère « addictogène » ? En tous cas, à ce jour, aucune classification internationale ne retient l’existence d’une « addiction » aux jeux vidéo : ni le DSM de l’American Psychiatric Association (APA), ni la classification internationale des maladies mentales de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). En France, l’Académie de médecine a déclaré en 2012 qu’il était impropre d’utiliser ce mot pour les adolescents, suivie par l’Académie des sciences en 2013. Revenons alors aux origines du quiproquo.

Les addictions sans substances

L’idée qu’il puisse exister une addiction aux jeux vidéo est inséparable de la définition qu’Aviel Goodman a donné, au début des années 1990, de ce qu’il a appelé « les addictions sans substance ». Le problème est qu’Aviel Goodman n’a pas donné une seule définition autour de laquelle il aurait été possible de s’entendre, mais plusieurs successivement. Dans un premier temps, il a déclaré que l’addiction sans substance se définissait comme un comportement associant trois caractères : la perte du contrôle des impulsions qui rend impossible le fait de s’empêcher d’accomplir une action qu’on désire très fortement ; la compulsion qui signifie le soulagement éprouvé à l’accomplissement de cette action ; et la poursuite du comportement malgré ses conséquences négatives. Mais dans un deuxième temps, le même Aviel Goodman a déclaré que la seule perte du contrôle des impulsions, ou la seule compulsion, suffisait à définir l’existence d’une addiction à partir du moment où ce caractère était associé à la poursuite du comportement malgré ses conséquences négatives. Bref, la définition des « addictions sans substance » était d’emblée conflictuelle. A ce jour, la seule à avoir été reconnue est l’addiction aux jeux d’argent. Ajoutons à ces difficultés celles de la traduction : le mot addiction correspondrait plutôt au français « toxicomanie » à cause du caractère très négatif qui lui est associé, tandis que dependency correspondrait à « addiction » et dependence à « dépendance ». Hélas, addiction est traduit par « addiction » tandis que dependency et dependence sont traduits tous les deux par « dépendance »… On imagine facilement tous les quiproquos qui en résultent.

Des arguments cliniques et biologiques contre le modèle de l’addiction

Mais pourquoi la communauté internationale a-t-elle renoncé à parler d’addiction aux jeux vidéo ? C’est que cette idée est contredite à la fois par l’existence d’arguments cliniques et biologiques. Sur le plan clinique, la pratique excessive d’Internet ou des jeux vidéo ne s’accompagne en effet ni de syndrome de sevrage, ni de rechute : les usagers pathologiques deviennent facilement des usagers occasionnels. La seconde série de raisons est d’ordre biologique. Alors que certains addictologues cherchent à faire valoir depuis une quinzaine d’années l’idée que tout ce qui fait plaisir peut devenir un objet d’addiction (qu’il s’agisse de l’amour, du sexe, de la crème au chocolat, ou des voitures de course…), il semble bien que les circuits biologiques impliqués dans l’obtention du plaisir d’un côté et ceux impliqués dans le développement d’une addiction de l’autre soient indépendants. Le plaisir résulterait d’un circuit impliquant la dopamine tandis que l’addiction résulterait d’une perturbation d’un autre circuit placé sous la dépendance d’une balance entre noradrénaline et sérotonine (rapport de l’INSERM de 2005). Une addiction possible aux jeux vidéo ne se développerait que chez des individus dont la réactivité du système central a déjà été modifiée, soit par des substances toxiques qui ont pour particularité de dérégler cette balance (en tout premier lieu le tabac), soit à l’occasion de troubles psychiques préexistants à l’utilisation d’Internet ou des jeux vidéo.

Addiction ou toxicité ?

Toutes ces raisons incitent à établir une distinction nette entre toxicité et addiction. La toxicité est associée au produit lui-même. Par exemple, il y a des aliments qui n’ont aucune toxicité quelle que soit la quantité qu’on en consomme, comme la plupart des légumes, tandis que d’autres aliments peuvent avoir une potentialité toxique comme les charcuteries. Cela ne signifie pas pour autant que manger du lard tous les jours constitue une addiction. Mais alors, pourquoi le concept d’addiction a-t-il flambé autour des jeux vidéo ? Pourquoi ne s’est-on pas contenté de parler de toxicité, tout au moins pour certains d’entre eux ? Parce que la toxicité désigne le produit tandis que l’addiction désigne le comportement. Or les fabricants de jeux vidéo, qui bien souvent tiennent un certain nombre de médias, avaient tout intérêt à diffuser l’idée que la dangerosité des jeux vidéo était liée à des usages bien plus qu’au produit lui-même. D’où ce projecteur braqué sur l’addiction et cette sous-estimation de la toxicité possible. Parler des jeux vidéo comme un produit susceptible de présenter une certaine toxicité ne veut pas dire pour autant que ce média soit stigmatisé. Le livre aussi peut présenter une certaine toxicité : citons seulement les Souffrances du jeune Werther qui a provoqué une épidémie de suicide en Europe après sa publication par Goethe, le célébrissime Mein Kampf dont on sait les ravages qu’il a provoqués dans les consciences et dans les faits ou encore le Petit Livre rouge de Mao Zedong. Mais qu’un chinois n’ait pas pu s’empêcher de lire le Petit Livre rouge tous les jours pendant la révolution culturelle ne signifiait pas qu’il avait une addiction. Cela signifiait qu’il consommait un produit toxique sans aucun recul et que cette absence de recul était préjudiciable à la construction d’une représentation correcte du monde.

Des interactions sensori motrices et des interactions narratives

Revenons aux jeux vidéo. Ils ont eux aussi une potentialité toxique organisée autour de la possibilité de s’adonner à eux sans aucun recul. Certains jeux favorisent ce mode d’interaction que j’ai qualifié ailleurs de « sensori moteur » dans la mesure où il associe des sensations et des réponses motrices immédiates, ne met en jeu que des émotions simples comme le stress, et favorise l’immersion sans recul. Le jeu vidéo n’a pas inventé ce type d’interaction qui est également au premier plan dans la pratique du flipper ou du baby-foot. Il existe parallèlement d’autres interactions que j’ai proposé d’appeler « narratives » : les sensations y sont moins importantes et les réponses moins immédiates : il faut réfléchir avant d’agir, d’autant plus que les émotions mobilisées sont souvent de l’ordre de l’identification et de l’empathie et mobilisent une rivalité et une initiation. Ces interactions narratives correspondent donc à des moments de recul par rapport au jeu. Dans le jeu non pathologique, il y a alternance des interactions sensorimotrices et des interactions narratives. Au contraire, dans le jeu pathologique, les interactions sensorimotrices deviennent exclusives, soit parce que le jeu n’en permet pas d’autres, soit parce que le joueur fait le choix de les privilégier. L’activité de jeu devient alors rapidement compulsive et dissociée. Le joueur ne joue plus par plaisir mais pour fuir un déplaisir. Le jeu devient un refuge. La mal nommée « addiction aux jeux vidéo » ne justifie donc certainement pas un plan d’action nationale comme cela a pu être évoqué il y a une dizaine d’années… ni même peut-être un numéro spécial de Canard PC. Mais encore une fois, la toxicité des jeux vidéo existe bel et bien. Ni plus ni moins importante que celle du livre, de l’automobile, ou d’une activité sportive pratiquée sans freins ni précautions. La question, on le voit, est de savoir si nous continuerons à utiliser le modèle de l’addiction qui repose sur la culpabilisation de certains usagers ou bien si nous saurons y renoncer pour nous engager résolument dans une analyse des caractéristiques potentiellement toxiques d’un grand nombre d’éléments culturels que l’être humain produit : sans angélisme ni diabolisation.

Sciences humaines : une atmosphère de concurrence malsaine

Posté par Serge Tisseron le 21 février 2014.

Certains chercheurs en sciences humaines semblent saisis aujourd’hui par une véritable boulimie de rejet de la discipline qui a longtemps dominé ce champ, à savoir la psychanalyse. Il ne s’agit plus pour eux d’exposer ce qu’ils pensent, ou pensent avoir démontré, mais de le faire en dénonçant à chaque fois les « erreurs grossières » que les psychanalystes seraient accusés d’avoir trop longtemps véhiculé. Il ne s’agit évidemment pas de prétendre que les analystes ne se sont jamais trompé - je n’ai personnellement jamais raté une occasion de commencer à dresser un bilan critique des apports freudiens -, mais de comprendre ce que cherchent ceux qui disent qu’elle a toujours eu tort.

Prenons un exemple. La psychanalyste Françoise Dolto est aujourd’hui vivement critiquée par certains sous prétexte qu’elle aurait voulu établir une société du « tout désir » et de la « satisfaction immédiate ». Elle aurait eu ainsi une influence toxique sur des générations de parents et de psychologues, et serait même grandement responsable de la société du « tout, tout de suite » et de l’ensemble de ses effets pernicieux. En même temps, ceux qui la condamnent, et qui se réclament en général du cognitivisme, prônent l’apprentissage de la tolérance à la frustration, indispensable pour grandir et vivre en société. Contre Dolto, ils argumentent la nécessité de différer la satisfaction immédiate, et d’apprendre à rêver ses désirs pour mieux accepter les indispensables frustrations de la vie sociale.

Soit, mais le problème est que c’est exactement ce que prônait Françoise Dolto ! Qu’on se souvienne notamment du concept de « castration symbolique », dont on peut regretter la formulation maladroite, mais dont le sens était sans ambiguïté : il faut savoir refuser à l’enfant la satisfaction de certains désirs afin de lui apprendre à les parler pour l’introduire à l’ordre du langage. Ceux qui connaissent un peu la psychanalyse auront aussi reconnu là une idée majeure de Freud : la nécessité pour l’être humain de renoncer à ses exigences immédiates et à la satisfaction totale de ses bons plaisirs pour entrer dans le processus de civilisation.

Bref, le paysage médiatique des sciences humaines est malheureusement aujourd’hui bien souvent occupé par des thérapeutes et des théoriciens qui sont moins soucieux d’apporter des idées nouvelles que de le faire croire. Certains d’entre eux disent en toutes occasions que « la psychanalyse s’est trompée », quitte à lui faire dire ce qu’elle n’a jamais dit, tandis que d’autres, plus rusés, se contentent de reprendre certaines de ses idées sans jamais rien citer de ce qu’ils lui doivent : ils font comme si tout commençait après elle. Mais mettons nous à la place de ceux qui rejettent la psychanalyse. Elle a posé tant de concepts novateurs et exploré tant de territoires depuis cinquante ans qu’il est aujourd’hui bien difficile de ne pas la croiser sur son chemin quand on cherche à approfondir une notion. Alors, que reste-t-il à faire à ceux qui, viscéralement, parce que c’est bien de cela dont il s’agit, la refusent ? Il ne leur reste plus qu’à dire ce qu’elle a dit… en feignant d’ignorer qu’elle l’a dit, ou en essayant de faire croire qu’elle a dit le contraire.

Dans les deux cas, peu importe que le mensonge soit énorme. Nous vivons de plus en plus dans une société sans mémoire. Le paradoxe est que ces thérapeutes qui s’acharnent à condamner la psychanalyse, ou qui n’en parlent jamais en espérant la faire disparaître plus vite, sont parfois les mêmes qui dénoncent les conséquences désastreuses de l’ignorance du passé...

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