Cahuzac et la lessiveuse médiatique : blanchir l’argent, blanchir la honte

Posté par Serge TISSERON le 19 mai 2013.

Tous ceux qui attendaient de nouvelles révélations de la part de Jérôme Cahuzac à l’occasion de son passage télévisé le 16 avril 2013, en ont été pour leurs frais. Mais pouvait-il en être autrement ? Etaient ce ses propos qui importaient, ou seulement le fait qu’il apparaisse sur l’écran, dans les foyers de tous ceux qu’il avait trompés pendant tant d’années lorsqu’il prétendait mener une lutte sans pitié contre la fraude fiscale ? Pour comprendre l’importance de ce passage, il faut resituer la portée de son mensonge.

La honte, pas la faute

Si quelqu’un qui est soumis à la loi commune la transgresse, il est coupable. La religion judéo-chrétienne, avec les Tables de la Loi, a largement posé les bases de cette culture de la culpabilité, et le Code pénal n’a fait que lui emboîter le pas en fixant à chaque faute une peine précise. Mais lorsque celui qui est chargé de faire respecter la loi la transgresse, sommes-nous encore dans une logique de la culpabilité ? A mon avis non. Lorsque celui qui est censé être le garant et le gardien de la loi la transgresse, il fait bien plus que se rendre coupable d’une transgression. Il menace ce qui est au fondement même de l’organisation sociale démocratique, à savoir la confiance dans le processus de délégation. Autrement dit, il ne se marginalise pas seulement par rapport à la loi, mais aussi par rapport au pacte que la communauté a signé avec lui.
Cette marginalisation par rapport à la communauté porte un nom : c’est ce qu’on appelle la honte. La honte correspond exactement au fait d’avoir commis une faute que la loi n’avait pas codifiée tant elle lui paraissait impensable, et qui ne peut appeler qu’une mise au ban de la communauté. Le principal souci de Cahuzac était évidemment d’y échapper.

Transformer la honte en culpabilité

Mais comment faire ? Justement en essayant de prouver qu’il est un citoyen ordinaire qui a accompli une faute ordinaire. C’est très certainement ce souci qui lui a fait dire qu’il avait « seulement 600 000 euros » cachés en Suisse. Que cette somme soit exorbitante pour la très grande majorité des Français ne lui importe pas. C’est le « seulement » qu’il faut prononcer, afin de convaincre que rien d’exceptionnel n’a été accompli, et qu’il n’y a aucune raison de lui en tenir rigueur. C’est la première partie de l’exercice, et la première raison du passage de Cahuzac à la télévision : assumer la culpabilité ordinaire d’un acte censé être ordinaire, et tenter de faire oublier qu’il avait non seulement transgressé la loi, mais également le contrat par lequel les citoyens l’avaient rendu garant de cette loi. Car si celui qui fraude le fisc ne trahit personne, celui qui transgresse en secret la mission de l’institution dont il a été nommé chef trahit tous ceux qui lui ont fait confiance. Littéralement, il se joue de la loi, et décrédibilise le processus de délégation qui l’a placé là où il est.

Psychologiser la faute pour échapper à la peine

Mais ce n’était encore que le premier volet de l’entreprise du docteur Jérome. Car une fois le danger de la honte écarté, et sa faute désignée comme une faiblesse humaine bien compréhensible, Cahuzac a entrepris de nous convaincre qu’aucune punition n’était nécessaire. La faute ordinaire, et qui devrait, en tant que faute, appeler une sanction, relevait de sa « partie sombre ». Presque il aurait dit : « Que celui qui n’a jamais eu de partie sombre me jette la première pierre ». Après la transformation de la honte en culpabilité, nous assistions à la psychologisation de la faute : désignée comme « morale », elle n’appelait plus aucune peine, seulement une repentance. Jean Claude Delarue, accusé de consommation et de trafic de substances illicites, avait éprouvé le besoin, à la fin de sa confession médiatique, de s’imposer une pénitence sous la forme d’un tour de France destiné à expliquer aux jeunes les dangers des drogues. Dominique Strauss Khan avait, lui, décidé de se décerner un brevet d’innocence. Cahuzac plaide coupable... pour mieux s’abstenir de toute réparation. J’ai rêvé qu’il décide de faire don de cet argent détourné et caché à une grande cause nationale. En ces temps de crise, il n’en manque pas. Mais bien sûr, j’ai rêvé.
La télévision est ainsi devenue, pour certains membres de nos élites, le moyen de blanchir leur honte et de psychologiser leur faute, de façon à échapper aux lois qui sont censées s’appliquer à tous, mais au dessus desquels ils semblent s’être toujours placés. Mais, encore une fois, celui qui transgresse la loi à laquelle il est censé se soumettre confirme indirectement l’importance de celle-ci ; celui qui transgresse la loi qu’il est chargé de faire appliquer ruine les bases mêmes du contrat social en trahissant la confiance que la communauté portait en lui. Autrement dit, il dé-légitimise l’institution dont il est le représentant. Sa punition devrait être à la hauteur : il devrait être déclaré inéligible à vie à toute fonction publique.

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