Cannes est fini, à quand un baptême du cinéma ?

Posté par Serge TISSERON le 16 juin 2014.

Le festival de Cannes s’est terminé. Des films ont été primés, des Oscars distribués, comme cela se fait maintenant depuis des dizaines d’années. Pourtant, tout a changé. Les films peuvent être vus partout, sur un téléphone mobile ou une tablette, et les enfants en découvrent de plus en plus tôt à la télévision, parfois même avant d’entrer en maternelle. En revanche, à cet âge là, l’enfant n’est souvent pas encore allé au cinéma, et c’est tant mieux ! Sa première séance de cinéma sera pour lui un peu comme la première expérience de plongée sous marine pour l’adulte : l’immersion dans un espace nouveau, coloré, imprévisible, où les repères habituels sont perdus. Ce n’est plus la voix familière d’un parent qui lui raconte l’histoire ; et les images ne lui arrivent plus dans l’espace familier du salon. Rien d’étonnant donc à ce qu’il ait besoin de temps pour apprivoiser tout cela. Mais c’est toujours une expérience inoubliable ! Pourquoi ne deviendrait elle pas alors l’occasion d’un nouveau rituel initiatique ? Après tout, notre société en manque, tandis que les images sont partout présentes. Pourquoi ne pas profiter de cette expérience pour introduire nos enfants de la meilleure façon dans le monde des images, en leur présentant celles-ci comme des histoires qu’on regarde, ou qu’on écoute, tous ensemble, comme réunis par un fil invisible ?

Un baptême accompagné

Il faut évidement bien choisir le film. Le mieux est une projection courte, de une demi-heure au plus, constituée de cinq ou six histoires de quelques minutes chacune. Avant quatre ans, l’enfant peine en effet à suivre la logique d’une action au-delà de quelques minutes. Une voix off qui commente l’histoire et guide la compréhension contribue aussi à mettre l’enfant en confiance. Il y retrouve l’atmosphère des histoires racontées par un adulte. L’accompagnateur, enseignant ou parent, peut apporter sa contribution à cet état d’esprit. C’est moins pour parler du film que pour ouvrir le rideau du théâtre, en réalisant un peu l’équivalent de la formule des contes de fées : « il était une fois ». Il peut dire par exemple : « Vous allez voir des images. Elles racontent l’histoire de… Vous allez voir ce qui lui arrive. Peut être parfois vous aurez peur, mais vous verrez, tout se finira bien. Et puis après, comme on aura vu le film tous ensemble, on pourra en parler tous ensemble. »

Des situations de la vie quotidienne

Il est préférable que le premier film vu par un enfant mette en scène des situations qui pourraient lui arriver, et dans lesquelles il puisse s’identifier à chacun des protagonistes. En effet, quand un jeune enfant est mis devant un poste de télévision, les situations qu’il voit sont le plus souvent incompréhensibles. Il essaie alors de se construire des repères – l’esprit humain est programmé pour cela - en s’identifiant au personnage qui lui semble lui ressembler le plus. Le risque est alors qu’il s’identifie toujours plus à un seul rôle : celui qui mène ou bien celui qui est mené, celui qui frappe ou bien celui qui est frappé, etc. Cette identification exclusive réduit l’éventail de ses réponses possibles aux situations. C’est d’ailleurs pour lutter contre ce danger que j’ai conçu le Jeu des Trois Figures pratiqué notamment par les enseignants des Maternelles.

Après le film : parler des émotions

L’enfant est comme l’adulte. Il comprend que les images sont des images, et que « ce n’est pas vrai ». Mais en même temps, il est différent de l’adulte : il n’a pas encore appris à contenir ses émotions. C’est pourquoi il ne faut pas dire à l’enfant qui a peur : « Ce n’est pas pour de vrai. » Il le sait bien. Son problème n’est pas cognitif, mais émotionnel. Il faut le prendre dans les bras : une émotion négative ne se combat bien qu’en créant une émotion positive. L’accompagnateur explique que le plaisir du cinéma, c’est d’avoir des émotions aussi « vraies » que celles qu’on éprouve dans la vie réelle, mais en sachant que c’est faux. Il explique aussi qu’il y a des émotions que nous avons tous éprouvées ensemble pendant le film, mais aussi d’autres très personnelles. C’est normal parce qu’on est tous différents. Il dit enfin qu’il y a des émotions qu’on a envie de partager, et d’autres qu’on a envie de garder pour soi : chacun a son « jardin secret ».

Après le film : poser des repères narratifs

Devant un écran, on est dans un éternel présent. Seul compte le plaisir qu’on prend à chaque instant à ce qu’on regarde. C’est normal : les écrans suscitent essentiellement l’intelligence visuelle et spatiale. Mais après le film, il est important de construire des repères narratifs, pour permettre à l’enfant de commencer à se situer dans le temps. On peut par exemple demander aux enfants s’il y a une image dont ils se souviennent. Puis demander : « Et après, qu’est ce qui s’est passé ? » « Et encore après ? »

Un certificat de baptême

Pour terminer, rêvons un peu : pourquoi l’institution scolaire ne prendrait elle pas en charge ce Baptême du cinéma ? Après tout, le cinéma, c’est des histoires qu’on partage, et dont on peut parler ensemble. Le groupe classe est donc une excellente occasion d’expérimenter ces échanges. Et aussi d’expliquer aux enfants, avant ou après le film, que les images sont des illusions produites par des machines, parce qu’ils devront s’en souvenir toute leur vie ! En plus, si l’institution scolaire l’organise, cela permettra à l’enfant de ramener dans sa famille le diplôme attestant de son baptême du cinéma, de l’afficher dans sa chambre, d’en parler avec ses parents... Ce sera le début d’une aventure qui dure toute la vie.

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