Comment les candidats aux élections manipulent notre empathie

Posté par Serge TISSERON le 14 mai 2017.

Les élections sont passées. La passion est retombée. Les législatives s’annoncent, et on va probablement continuer à voir notre empathie largement manipulée par les différents candidats, exactement comme elle l’a été pendant les présidentielles. Nous ne votons pas en effet seulement pour un programme, mais aussi, et parfois surtout, pour un homme, ou une femme, dans lequel on reconnait quelque chose de soi. Alors, quelles leçons pouvons-nous tirer de ces manipulations passées qui puissent nous être utiles pour nous protéger pendant la campagne qui s’annonce ?

Plusieurs candidats, plusieurs stratégies

L’empathie est un édifice complexe qui associe plusieurs composantes. Dans sa forme tournée vers l’autre (car il en existe aussi une forme tournée vers soi appelée « auto empathie »), elle fait intervenir trois dimensions. La première est l’empathie affective qui permet d’identifier l’état émotionnel de quelqu’un et d’y participer, par exemple en étant triste avec quelqu’un que nous identifions comme triste. Elle est manipulée quand nous sommes poussés à nous apitoyer sur le sort d’une personne ou d’une communauté, puis sollicités pour aider une organisation supposée s’en occuper. La seconde composante de l’empathie est cognitive. Elle consiste à comprendre ce qu’attend notre interlocuteur, mais sans s’accompagner d’émotions particulières, de telle façon qu’elle peut être mise au service d’une manipulation sans honte ni culpabilité. Elle permet de faire croire à quelqu’un que l’on éprouve des choses que l’on n’éprouve pas, et à la limite qu’on est « comme lui », et que pour cela il peut nous faire confiance. Enfin, dans sa forme mature, l’empathie consiste dans la capacité de changer de point de vue émotionnel, et donc de porter un regard mesuré sur le monde. Or il se trouve que les cinq principaux candidats, dans leur projet de se construire une image attractive qui leur soit propre, ont diversement manipulé ces capacités chez leurs électeurs.

Les « candidats du peuple »

Commençons par Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen. Indépendamment de leurs programmes respectifs, tous les deux ont prétendu remplacer la manière feutrée et polie des discussions politiques en introduisant dans leur campagne le langage supposé authentique et sincère de tous ceux qui peuvent se sentir légitimement privés de parole publique. De ce point de vue, on peut dire que l’un et l’autre ont tenté de renouveler la performance de Trump. Intervenir à chaque fois comme quelqu’un qui a été longtemps empêché de parler, et qui s’accorde à bon droit la possibilité d’utiliser des formules brutales et tranchantes car il craint qu’on lui retire aussitôt la parole qu’on vient juste de lui donner. Mélenchon a ajouté à cette forme de manipulation de notre empathie une autre composante. Avec les vidéo tournées chez lui, genre « youtubeur », il a ajouté une dimension de proximité identificatoire supplémentaire : « J’entre chez vous, vous entrez chez moi ».

François Fillon

François Fillon ne pouvait pas prétendre, lui, mimer la posture de quelqu’un qu’on veut empêcher de parler dans la mesure où il a longtemps occupé un poste au gouvernement. Il lui était impossible d’utiliser le slogan utilisé par Mélenchon et Le Pen, à savoir « je suis comme vous, donc je vous comprends et je vous défendrai quoi qu’il arrive ». A défaut de pouvoir mettre en avant le statut de victime ordinaire semblable à ses électeurs, il a tenté de mobiliser l’empathie en se présentant comme la victime exceptionnelle d’attaques injustifiées et haineuses non seulement contre lui, mais aussi contre sa famille. Et pour cela, il a sans arrêt fait semblant de croire que les attaques dirigées contre lui, notamment pour avoir rémunéré de façon injustifiée sa femme et ses enfants, étaient dirigés contre eux, supposés innocents et fragiles ! Nous étions dans le même mouvement invités à le plaindre, à admirer son courage exceptionnel face aux attaques dirigées contre lui, et son dévouement indéfectible à ses proches.

Benoit Hamon

Benoit Hamon, dans son programme première manière, a joué sur l’opposition de ce qui serait dû aux machines et aux humains. Il a en effet associé la mise en place d’un revenu universel de base pour chacun et la création d’une « taxe robot », ce qui pouvait apparaître comme une façon d’opposer l’empathie pour les humains qui mériteraient de percevoir un revenu sans travailler, à l’absence justifiée d’empathie pour les machines qui, elles, devraient à l’inverse être taxées fortement. Cette proposition, qui pouvait sembler relever d’une forme d’humanisme généreux pénalisant les robots par empathie pour les humains aurait été une catastrophe pour la filière robotique française émergente et à terme pour l’ensemble de l’économie du pays.

Emmanuel Macron

Il n’a cherché à aucun moment à se constituer comme semblable à ses électeurs – son statut d’ancien banquier le lui interdisait de toutes les façons – et encore moins en victime. Il a plutôt cherché à montrer qu’il était celui que beaucoup de ses électeurs voudraient devenir. Il n’a pas travaillé son image pour dire « je suis comme vous » mais « je suis celui que vous désirez devenir, et que vous pouvez devenir, puisque j’en suis la preuve ». Appliquée à paraître en toutes circonstances bienveillant et gentil, calme et séduisant, il a semblé se faire le porte-parole des valeurs d’écoute et d’ouverture à l’autre dont nous aimerions nous-mêmes être capables plus souvent. D’où l’erreur de Marine Le Pen lors du débat qui l’a opposée à lui. En concentrant tous ses coups contre lui, elle a créé l’impression chez tous ceux qui étaient séduits par son image sans être convaincu par son programme qu’elle les attaquait eux-mêmes. Son sang-froid et sa capacité à faire appel à la raison en toutes circonstances alors qu’elle faisait appel aux émotions, a confirmé cette image d’un homme apparemment rationnel en tout et que rien ne peut détourner du chemin qu’il s’est fixé. Bien sûr, personne ne sait ce qu’il est vraiment, mais l’image qu’il impose de lui trouve une place particulière dans la configuration des manipulations d’empathie. Il ne se donne pas pour être comme nous, mais pour incarner notre idéal, et tout particulièrement par rapport à un public jeune qui peut se dire « si Macron y arrive, je peux y arriver aussi. »

Il va maintenant appartenir aux candidats aux législatives de choisir entre ces diverses stratégies. Il y a ceux qui privilégieront « Je suis comme vous », ceux qui diront « Je t’invite ce soir chez moi sur ma chaîne Youtube », ceux qui rugiront « On veut m’abattre (je pense à ceux dont la candidature suscite déjà des pétitions hostiles), mais je me battrai jusqu’au bout contre cette vilénie », et ceux qui souriront largement en vous regardant dans les yeux « Acceptez de voir en moi celui que vous aimeriez être ». Le spectacle ne fait que commencer, et il serait dommage qu’il nous fasse oublier le plus important : lire les programmes des candidats !

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