De fil en aiguille, ou comment une petite différence dans les centres d’intérêt a généré une batterie de stéréotypes sexuels

Posté par Serge TISSERON le 18 juillet 2014.

Dans un documentaire intitulé Le cerveau a-t-il un sexe ?, la réalisatrice Laure Delesalle s’interroge sur la place des stéréotypes sexuels. Un moment fort de son film relate une expérience dans laquelle des voitures en plastique et des animaux en peluche ont été distribués à des singes. Que croyez vous qu’il arriva ? Les petites femelles se sont intéressées plutôt aux peluches alors que les petits mâles se sont mis à jouer avec les voitures. Mais ne nous empressons pas trop vite de voir dans ce résultat une justification de nos choix culturels. L’explication des chercheurs à l’origine de cette expérience est en effet plus nuancée. Les petits mâles ont de nombreux jeux dans lesquels ils s’amusent à s’empoigner et à se jeter loin les uns des autres : ce qui est important, ce serait donc moins le goût pour les voitures que le fait que cet objet puisse être jeté, et jeté de façon prévisible. La petite voiture est donc le jouet parfait pour un jeune garçon qui aime jeter loin de lui quelque chose qu’il est sûr de retrouver là où il l’a expédié.

Des miroirs contraignants

Mais à partir de cette petite différence, notre culture a tissé d’innombrables stéréotypes qui ont contribué à renforcer des rôles sexuels marqués. Les petites filles préfèrent-elle des jouets immobiles ? Notre culture a décidé que ces objets seraient des baigneurs qu’elles s’amuseraient à habiller et déshabiller, et des poupées à talons hauts qu’elles installeraient devant des cuisines miniatures. Mais on peut tout aussi bien rester immobile devant un petit moteur qu’on monte et que l’on démonte de manière à en explorer les rouages... Dans le domaine professionnel, les stéréotypes aussi ont frappé : la petite fille aime-t-elle rester avec son jouet au même endroit tandis que le petit garçon court après des objets qu’il jette ? Et bien la petite fille va donc rester à la maison tandis que l’homme va travailler tous les jours à l’extérieur… Mais dans notre société actuelle, il faut bien constater que les déplacements sont souvent de courte durée et que la plupart des activités professionnelles sont sédentaires. En outre, on ne voit pas pourquoi la femme devrait rester à la maison tandis que l’homme va au travail puisque, finalement, ce travail consiste dans les deux cas à être immobile quelque part. Quant aux compétences supposées des filles en littérature et des garçons en mathématiques - autre stéréotype -, elles relèveraient de la même extrapolation. Puisque les filles semblent aimer rester à jouer au même endroit, elles vont donc tricoter la pelote du langage. Quant aux garçons, puisqu’ils semblent aimer jeter des objets et courir derrière, ils vont être encouragés à se lancer dans les mathématiques pour courir derrière le résultat d’une démonstration.

A qui profitent les stéréotypes ?

Alors, à qui profite l’extraordinaire bourrage de crâne que notre société alimente tous les jours avec les stéréotypes sexuels ? Aux hommes, bien sûr, car ces stéréotypes leur réservent souvent la plus belle part, mais pas seulement. Ils profitent aussi à ceux qui nous dirigent et à ceux qui nous vendent nos produits quotidiens, car il est bien plus facile de gérer un groupe dans lequel on peut répartir les sujets en deux catégories : ceux qui vont dans la case « hommes » et ceux qui vont dans la case « femmes ». Mais hélas, les stéréotypes sexuels arrangent aussi chacun d’entre nous. Dans la difficulté où nous sommes de nous définir, avoir quelques repères nous est bien utile. La généalogie en est un : si mon grand-père et mon père ont été médecins - ou boulanger, ou garde barrière... - , je peux décider que mon destin est de l’être à mon tour et cela m’épargne bien des questions angoissantes autour de mon orientation professionnelle. Avec les stéréotypes sexuels, c’est un choix bien plus important encore qui est régulé : le choix de savoir comment être dans son identité sexuée.

Renoncer au lourd fardeau de la liberté

Avoir des organes sexuels masculins ou féminins ne prédisposent en effet en rien à avoir un métier plutôt qu’un autre, un rôle plutôt qu’un autre, et, on le sait maintenant, un choix sexuel plutôt qu’un autre. Mais l’être humain a toujours été saisi d’angoisse devant l’éventail de ses possibilités. C’est pourquoi tant d’hommes sont prêts à renoncer au lourd fardeau de leur liberté. Le choix d’un régime autoritaire par un peuple libre en est un exemple, le choix des stéréotypes sexuels, en démocratie, en est un autre. Ma fille de six ans qui se dessine « grande » avec des boucles d’oreilles, des talons hauts et du rouge à lèvres a certainement l’impression qu’elle a ainsi résolu la question de son devenir. Et mon fils, au même âge, a mis un jour ma ceinture et m’a demandé, inquiet : « Papa, est-ce qu’ainsi j’ai l’air d’un vrai homme ? ». Les stéréotypes sexuels sont autant de petits cailloux qui balisent notre chemin à chaque moment de la vie. Le problème, c’est qu’à marcher dans ces chemins-là, nous risquons bien de passer à côté de nous-mêmes. Et si nous apprenions chacun à faire notre cocktail personnel de masculin et de féminin ?

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