Faut-il mettre bébé devant un iPad ?

Posté par Serge TISSERON le 1er mai 2012.

Beaucoup de parents s’extasient aujourd’hui devant la capacité de leur très jeune enfant d’utiliser une tablette iPad ou un smatphone. Certains en prennent pour témoin leur pédiatre : « Docteur, regardez comme mon bébé sait bien assembler des cubes sur mon téléphone mobile », dit la maman pleine d’admiration. En général, le médecin va alors chercher quelques cubes en bois et les met devant l’enfant… qui se révèle incapable de les utiliser ! Et ce n’est guère étonnant.

Apprentissages traditionnels et apprentissages des écrans

Pour comprendre l’enjeu de cette situation, il faut partir de la différence entre les processus psychiques mis en jeu dans les apprentissages traditionnels et ceux qui sont mobilisés par les écrans. Le bébé a besoin avant toute chose de mettre en place des repères spatiaux, puis temporels. Les repères spatiaux sont construits à travers toutes les interactions avec l’environnement qui impliquent ses différents sens. C’est pourquoi, quand un bébé joue, il aime tant flairer, porter à la bouche, tenir dans la main, regarder, et jeter son jouet préféré pour courir derrière. Quand aux repères temporels, rien ne les installe mieux que le fait d’écouter une histoire ou de tourner les pages d’un livre d’images qui en raconte une. La culture du livre est en effet construite autour d’une logique de succession, et donc de narrativité : il existe dans toute lecture un avant, un pendant et un après, que chaque lecteur visualise d’ailleurs immédiatement par le volume des pages qu’il a déjà tournées. Cette narrativité incite le lecteur à développer sa mémoire événementielle : pour comprendre chaque nouvelle situation, il doit se souvenir de ce qu’il a entendu ou lu précédemment.

Narrativité d’un côté, plasticité psychique de l’autre

La culture des écrans est radicalement différente. Chaque écran s’y ouvre sur un éternel présent : c’est le système Windows De plus, alors que chacun est invité à ne lire qu’un seul livre à la fois, la logique des écrans est celle de la juxtaposition. Les événements y sont mis en parallèle et la mémoire événementielle est peu mise à contribution. D’autant plus que tout peut constamment être retrouvé sur Internet sans qu’on ait besoin de s’en souvenir. En revanche, la mémoire de travail, qui consiste à traiter en parallèle plusieurs sources d’informations pour les croiser et les synthétiser, est beaucoup plus sollicitée par les écrans que par le livre. Mais cet aspect des apprentissages ne concerne pas le jeune enfant aux prises avec la construction de ses repères spatiaux et temporels. Et c’est ici que la réponse à la question posée plus haut commence à se préciser : le jeune enfant a besoin en priorité d’autres choses que d’écrans.
La culture du livre et la culture des écrans correspondent en effet chacune à des capacités mentales très différentes. L’être humain a inventé le livre comme un moyen d’externaliser, d’objectiver et d’augmenter certaines capacités de son esprit. Puis il a inventé les technologies numériques comme un moyen d’externaliser et d’amplifier d’autres capacités que le livre laissait de côté.
C’est pourquoi il est essentiel d’apprendre à passer de l’une à l‘autre de ces deux cultures afin de profiter à chaque fois de ce qu’elle offre de meilleur. Mais de la même manière que la culture du livre a précédé celle des écrans, le jeune enfant a d’abord besoin de repères spatiaux et temporels que rien ne permet mieux de construire que les jouets traditionnels et les livres d’images. Une fois qu’il aura installés ces repères, il saura tirer bénéfice de la rapidité des écrans pour augmenter sa plasticité psychique. Mais si ce n’est pas le cas, autrement dit si les écrans prennent trop tôt la place des activités traditionnelles, l’enfant risque d’être fragilisé par eux et d’échouer à construire une pensée organisée et logique. Autrement dit, ceux qui savent utiliser des cubes réels gagneront peut-être à utiliser des cubes virtuels, mais ceux qui ne l’ont jamais fait auront probablement tout à y perdre.

L’enfant et la tablette numérique : à quelles conditions ?

Ce qui ne veut pas dire que l’enfant ne puisse pas profiter des écrans interactifs, mais pendant de très courtes durées et à deux conditions : privilégier les logiciels qui impliquent une narration sur ceux qui ne font que juxtaposer des scènes, et accompagner l’enfant en apportant de l’extérieur aux écrans les repères de temporalité et de causalité qui leur manquent.
De façon générale, rappelons-nous la règle 3-6-9-12 que j’ai proposée en 2007 et qui est relayée par l’Association Française de Pédiatrie Ambulatoire (AFPA) : éviter le plus possible les écrans avant 3 ans, pas de console de jeux personnelle avant 6 ans, Internet à partir de 8-9 ans, mais accompagné, et Internet seul à partir de 11-12 ans, mais sans connexion depuis la chambre et pas de manière illimitée.
Autrement dit, ne proposons pas les écrans trop tôt à nos enfants et veillons à préserver avec eux la culture du livre et du récit oral – la fameuse « histoire du soir ». Cela leur permettra, plus tard, de bénéficier d’une base de sécurité suffisante pour utiliser toutes les formes d’écrans en augmentant leur plasticité psychique sans risquer la confusion.

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3-6-9-12

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