Harry Potter et la Coupe de feu

Posté par Serge TISSERON le 1er décembre 2005.

Paru dans Le Monde Diplomatique de décembre 2005

Si l’on peut reconnaître un mérite à Joanne K. Rowling, c’est celui de nous déconcerter. Dans Harry Potter et la Coupe de feu, adaptation du roman homonyme qui sort actuellement sur les écrans, les pédagogues qui incarnent l’autorité parentale font un choix d’une cruauté inouïe. Ils ordonnent à Harry de participer à un tournoi réservé aux meilleurs élèves de plus de 17 ans, alors qu’il n’en a que 14 et n’est pas candidat ! Et il ne s’agit pas de n’importe quel tournoi, puisque « celui qui échouerait à une seule de ses épreuves n’aurait aucune chance de remporter le titre, ni de survivre ». En clair, l’élite des pédagogues de Poudlard décide d’envoyer un mineur à une mort certaine.
Pourquoi une telle cruauté ? Parce qu’une coupe dite « magique » l’a ordonné. Or il se révèle rapidement qu’elle est facile à truquer et que tous les sorciers le savent... Mais peu importe. Une fois désigné un candidat, « le règlement est formel, rappelle M. Croupton, et nul ne peut s’y dérober ». Que se passerait-il en cas de refus ? Nul n’en sait rien, comme si une situation non prévue par le règlement ne pouvait pas se produire...
Voilà donc les préceptes élémentaires de la pédagogie, de la responsabilité parentale, et même de la simple humanité, transgressés d’un coup. Harry Potter ne devra sa survie qu’au désir du prince des ténèbres de le voir terminer les épreuves. Mais en attendant, le message aura été clair : au pays du Bien, le règlement est roi, et cela même s’il est corrompu par un habile sorcier... à moins que ce ne soit par un astucieux législateur ! Nous sommes là au cœur de l’inhumanité ordinaire. Il suffit de faire passer l’attachement à la tradition, au règlement ou à l’ordre social avant le bon sens et la compassion.

Toute la cruauté du monde n’a jamais été accomplie avec un autre état d’esprit : elle est une violence sans état d’âme qui se pare des vertus de l’obéissance, voire de la défense de la civilisation. On n’est pas cruel par plaisir, mais pour rester fidèle à sa collectivité, aux lois et aux rites qui la structurent, même si ceux-ci se révèlent inhumains. C’est pourquoi nous sommes tous menacés de le devenir sans même nous en rendre compte, et il est préoccupant que ce film banalise cette situation en montrant les meilleurs pédagogues en train de s’y conformer.

Mais si ceux qui défendent le « Bien » sont capables d’un tel manque d’humanité, que reste-t-il aux méchants ? Là aussi, le choix de Rowling est terrible : le plaisir ! A l’inhumanité triste et sans état d’âme des « bien-pensants », Voldemort oppose un sadisme flamboyant. Quelle jouissance il prend à faire souffrir... On l’envierait presque, et s’il y a un personnage attirant dans ce film, c’est bien lui ! Le modèle risque-t-il d’être imité ? Pas si simple. Les images violentes banalisent la violence, mais elles n’opèrent pas pour tous de la même façon. Certains y trouvent une invitation à l’exercer, tandis que d’autres y voient une bonne raison de craindre un peu plus d’en être les victimes...

Avec cet épisode, Rowling a donc brouillé les pistes. Ses figures du Bien se révèlent capables d’une cruauté extrême par respect des conventions, tandis que le personnage censé incarner le Mal est littéralement fascinant. Et si Harry Potter résiste à cette tentation, qui le protégera, et les autres élèves avec lui, du conformisme meurtrier de ses maîtres ?

Ce qui manque dans ce film ? Qu’un adulte se dresse et crie sa honte d’un « règlement » capable d’envoyer un adolescent à la mort. Participerait-il d’une préparation des spectateurs à accepter de grands sacrifices, voire une certaine inhumanité, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme ? En tout cas, les explosions du début évoquent clairement des attentats, tandis que le champ de cendres qui leur succède rappelle les ruines du World Trade Center...

Psychanalyste et psychiatre, auteur de L’Intimité surexposée, Hachette, Paris, 2002, et de Bienfaits des images, Odile Jacob, Paris, 2002.

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