« Jimmy P., psychothérapie d’un indien des plaines », un mode d’emploi très actuel ?

Posté par Serge TISSERON le 29 août 2013.

En 1948, l’ethnologue et psychanalyste Georges Devereux pris en thérapie un indien américain et écrivit un livre sur le déroulement de cette cure. Plus de cinquante ans plus tard, le film d’Arnaud Desplechin intitulé Jimmy P., psychothérapie d’un Indien des Plaines, prend pour fil conducteur cet ouvrage. La surprise est excellente : qu’il s’agisse du rêve ou de la relation entre le thérapeute et son patient, ce film rejoint des conceptions très actuelles !

Le rêve ne pose pas seulement le problème, il en tient la solution

Les sociétés primitives, on le sait, accordaient souvent aux rêves une valeur prédictive. La psychanalyse nous invita plutôt à envisager son rapport au passé. Mais après un siècle où il a été essentiellement envisagé comme un moyen de comprendre les désirs et les interdits qui habitent l’esprit humain, la conception selon laquelle il pourrait nous informer sur l’avenir est reprise au sérieux. Avec toutefois une différence de taille : le rêve n’anticipe ni l’avenir social, ni même notre avenir individuel. Il ne fait qu’anticiper, de façon imagée, et selon les lois qui lui sont propres, des solutions à des problèmes que nous n’arrivons pas encore à résoudre à l’état de veille. Et il y parvient parce qu’il ne prend pas en compte les a priori qui habitent notre pensée à l’état de veille. Dans le film d’Arnaud Desplechin, Georges Devereux (joué par Mathieu Amalric) a donc bien raison de parler du rêve comme d’une façon pour l’esprit de chercher une solution à un problème : c’est exactement l’idée qu’on s’en fait aujourd’hui. Et il peut même parfois en ébaucher une solution ! Il peut s’agir d’un problème relationnel comme celui qui accapare l’esprit de Jimmy P. (Benicio Del Toro), mais aussi théorique, comme le montre la découverte de la structure de la molécule de benzène par Kékulé : il en compris la structure circulaire après avoir vu en rêve un serpent se mordre la queue…

Une relation thérapeutique empathique

Devereux résume la première séance avec son patient par cette phrase : « La sympathie fut suffisante ». Suffisante pour établir une vraie relation, c’est-à-dire une relation à la fois réciproque et mutuelle, bien loin de l’image habituelle d’un analyste froid, distant et intervenant le moins possible. C’est ainsi que Devereux se préoccupe de la façon dont son accent français peut éventuellement déranger son client américain : « Est-ce que mon anglais vous dérange ? » Il n’hésite pas non plus à montrer les notes qu’il prend à son patient quand celui-ci lui demande, à regarder avec attention et curiosité les divers documents et photographies que son patient lui tend, et même à donner son avis sur des problèmes plus intimes, par exemple en signalant qu’il lui est arrivé de donner une gifle à une femme… Il va s’en dire évidemment qu’il répond à toutes les questions que le patient pose de la même manière qu’il attend que celui-ci réponde à celles qu’il lui pose.

Et si tous les psys devaient se faire ethnologues ?

Georges Devereux partait de l’idée qu’il ignorait ce que signifiaient les mots employés par la personne qu’il avait devant lui parce qu’elle appartenait à une culture différente. Mais tous les psys ne devraient-ils pas apprendre à se comporter un peu comme des ethnologues ? Un moment clé dans cette thérapie est celui où Devereux emploie une manière de parler familière aux Indiens : son patient change alors immédiatement d’attitude et d’expression : « Vous savez cela, vous !? » Et bien c’est exactement ce que disent les joueurs de jeux vidéo qui viennent en consultation lorsque je leur montre que je suis informé de leur façon de faire et de parler. Le monde change de plus en plus vite, et beaucoup de patients vivent dans des mondes où les manières de sentir, de parler et de penser ne sont plus ceux de leur analyste. C’est aussi pourquoi les analystes devraient hésiter avant de se priver de toutes les informations que le face à face avec leurs patients peut leur donner : gestes, attitudes, mimiques…
Le psychanalyste doit-il pour autant être toujours aussi actif et intervenant que l’est Mathieu Amalric alias Georges Devereux dans ce film ? Assurément non. Devereux était à ce moment-là dans une situation bien particulière : un seul patient, une seule heure de consultation par jour et l’obligation d’en faire un travail théorique pour obtenir un éventuel poste ! Mais entre l’attitude très active montrée dans ce film et le refus de communiquer qui est la posture de beaucoup d’analystes aujourd’hui, il y a évidemment un équilibre à trouver. On aurait tort, en, tous cas, de voir ce film seulement comme un témoignage du passé. Comme le rêve qu’il prend pour fil conducteur, il nous parle aussi du présent, et peut être même de l’avenir !

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