La misère, les écrans et l’enfant : recréer du lien social

Posté par Serge TISSERON le 17 juin 2017.

Un médecin de PMI sonne l’alarme sur le nombre de plus en plus important de jeunes enfants abandonnés de longues heures devant la télévision, et souffrant de graves retards dans leurs apprentissages et leur socialisation (1) . Des psychomotriciens voient aussi de plus en plus souvent des enfants présentant une motricité réduite à deux gestes seulement, celui de refermer leur main sur un objet et celui de frotter avec leur index, autrement dit les deux gestes correspondant à l’utilisation d’un smartphone. Mais que font donc les écrans à nos enfants ?

Des cris d’alarme réitérés

Après des premières études centrées sur la prise de poids et l’accroissement du risque d’obésité (2), les chercheurs se sont rapidement concentrés sur les conséquences catastrophiques des écrans précoces sur les apprentissages et la sociabilité. En effet, plus les enfants passent de temps devant la télévision ou seuls devant des tablettes, et moins ils en ont pour les jeux créatifs, des activités interactives et d’autres expériences cognitives sociales fondamentales. Des compétences telles que le partage, l’appréciation et le respect des autres, qui sont des acquisitions enracinées dans la petite enfance, s’en trouvent menacées. Tous les domaines sont touchés : l’acquisition du langage (3) ; les capacités d’attention et de concentration (4) et cela même si l’enfant est dans un pièce dans laquelle la télévision marche sans qu’il la regarde ; l’agentivité, c’est-à-dire la perception de soi comme acteur du monde qui fait arriver des choses, et pas seulement comme quelqu’un à qui il arrive des choses (5) ; et enfin la construction d’un rapport à l’autre qui institue son visage comme un repère essentiel de communication, autrement dit sur les capacités d’empathie (6) .
Hélas, l’Institut national pour l’éducation à la santé (INPES) n’a pas jugé utile à ce jour de se mobiliser et de lancer, autour des écrans, une campagne semblable à celle qui nous rappelle, sur toutes les publicités alimentaires, d’élémentaires conseils de diététique. Et nous attendons toujours que les carnets de santé comportent des conseils aux jeunes parents sur l’usage familial des écrans.

Combattons les abus d’écrans, évitons la croisade

Bien sûr, ces mêmes technologies permettent aux enfants qui y ont été introduits au bon moment et de la bonne façon d’entreprendre quelque chose de neuf que nous n’avions pas forcément prévu, et les prépare à la tâche de renouveler le monde. Mais pour faire passer le message que les écrans sont une formidable opportunité pour l’enfant en âge scolaire, il faut commencer par dire qu’une vie quotidienne interactive à l’âge préscolaire est indispensable pour développer les compétences cognitives et relationnelles qui joueront plus tard un rôle clé dans cette entreprise. Et l’inverse est tout aussi vrai. Les indispensables campagnes destinées à mettre en garde contre les dangers des écrans chez les enfants d’âge préscolaire devraient toujours s’accompagner de conseils pour permettre leur utilisation raisonnée et créative chez les enfants d’âge scolaire, comme nous le faisons depuis 2008 dans la campagne des balises 3-6-9-12 (7). Sinon, il y a un grand danger d’accréditer auprès des parents l’idée que les écrans seraient un produit toxique auxquels les jeunes développeraient une catastrophique « addiction ». Ce serait en effet un danger pour trois raisons au moins. D’abord parce que la grande majorité des jeunes grandis avec les écrans les gèrent pour le meilleur, comme l’a montré une récente enquête sur les Millennials (8), ces jeunes âgés de 13 à 34 ans nés en plein essor de l’ère numérique. Ensuite parce qu’aucun chercheur ne défend l’idée qu’il existerait une addiction aux écrans en eux-mêmes : les mécanismes biologiques en jeu, les effets de la privation et les risques de rechutes après « sevrage » ne sont pas comparables à ceux qui existent dans la consommation de substances toxiques . Mais surtout parce que l’addiction étant, comme chacun le sait, une maladie dont on sort encore mieux quand on est aidé par un médicament, le risque serait que des parents se tournent vers leur médecin traitant pour savoir quelle drogue donner à leur enfant. Des laboratoires pharmaceutiques ont déjà des molécules prêtes ! Ne tentons pas le diable en parlant d’addiction !

Des programmes de soutien social

C’est finalement la solitude et le sentiment d’abandon qui amènent des parents à laisser de longues heures leurs enfants devant des écrans. Quand des parents sont trop marqués par la frustration, le sentiment de déshumanisation et la rage impuissante, comment pourraient-ils s’occuper de leurs enfants ? Ils ne peuvent même pas les voir, et encore moins leur sourire. C’est pourquoi se limiter à conseiller la limitation du temps d’écran serait se donner bonne conscience facilement et en même temps commettre une grave erreur. Ce serait confondre la cause réelle, à savoir la misère sociale et le désespoir de ces parents souvent isolés, avec le moyen par lequel ils tentent de rendre leur vie supportable, à savoir les écrans. Et ils seraient légitimement en droit de penser que leurs problèmes sont ignorés. L’essentiel est donc d’abord de mettre en place à leur égard une politique de soutien et d’accompagnement social afin qu’ils aient le temps et les ressources nécessaires pour communiquer avec leurs enfants. La société civile a également un rôle important à jouer, par exemple en organisant, en lien avec les éducateurs, enseignants, parents et élus locaux, des « semaines pour apprendre à voir autrement », parfois improprement appelées « semaines sans écrans », qui valent d’abord par la possibilité de créer du lien social et de lutter contre la solitude des familles les plus démunies . Les campagnes de prévention n’en seront que mieux entendues, et suivies, même si ce n’est pas dans les proportions que l’on souhaiterait.
Le combat pour les bébés d’aujourd’hui est un combat pour la société de demain.

(1) https://www.gynger.fr/ecrans-et-autisme-un-medecin-de-pmi-lance-lalerte/
(2) Dennison B. A., Erb T. A. and Jenkins P. L., « Television Viewing and Television in Bedroom Associated With Overweigt Risk Among Low-Income Preschool Children », in Pediatrics, 2002, 109 ; 1028-1035.
(3) Zimmerman F.J., Christakis D.A., « Children’s television viewing and cognitive outcomes : a longitudinal analysis of national data » in Arch Pediatr Adolesc Med., 2005, 159 (7):619–625.
(4) Schmidt M.E., Pempek T.A. et al., « The effects of background television on the toy play behavior of very young children », in Journal Child Dev., Georgetown University, 2008, 79 (4):1137-51.
(5) L.S. Pagani, C. Fitzpatrick, A.B. Tracie, A. Dubow, “Prospective associations between early childhood television exposure and academic,psychosocial, and physical well-being by middle childhood”, Archives of Pediatrics and Adolescent Medicine, 2010.
(6) L. S. Pagani, F. Lévesque-Seck and C. Fitzpatrick, “Prospective associations between televiewing at toddlerhood and later self-reported social impairment at middle school in a Canadian longitudinal cohort born in 1997/1998”, Psychological Medicine, Page 1 of 9. © Cambridge University Press, 2016.
(7) Voir Tisseron S. (2013). 3-6-9-12, apprivoiser les écrans et grandir, Toulouse : ères.
(8) http://www.mediametrie.fr/comportements/communiques/media-in-life-2016-les-millennials-qui-sont-ils-vraiment.php?id=1669.

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