Le chant du cygne des intellectuels du XXe siècle (Le Monde, 8 octobre 2015)

Posté par Serge TISSERON le 8 octobre 2015.
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Dans un moment de l’Histoire traversé par des situations d’une extrême complexité, qui devrait inciter à des efforts d’analyse prenant en compte une multitude d’éléments, quelques polémistes ont décidé de réduire ces réponses à des choix binaires. Leur point commun ? Penser que rien ne va plus. Leur programme ? Rien de tangible. Leur force ? Transformer ce qui devrait être un débat d’idées en plébiscite sur leur personne : pour ou contre, d’autres diraient : « J’aime » ou « J’aime pas ». Rien d’étonnant donc si certains journalistes ont vu en eux les remplaçants possibles de politiques de moins en moins crédibles. Car c’est bien aussi de cette manière que ceux-ci posent les problèmes. Mais pour eux, au moins, on peut imaginer que la démagogie est leur meilleure alliée électorale. En revanche, qu’est-ce qui pousse soudain ces penseurs capables, on l’espère, de raisonnements complexes, à basculer dans le même travers ? Leurs discours amers et déclinistes ne témoigneraient-ils pas d’abord d’une difficulté à penser l’évolution du monde avec des outils théoriques qui ne sont plus adaptés ? Ainsi, on pourrait faire l’hypothèse que faute de pouvoir imaginer un renouvellement de leurs outils théoriques pour penser la complexité du monde dans sa nouveauté, ils préfèrent tenter de faire en sorte que le monde reste adapté à leurs outils théoriques.
Car c’est une réalité, le monde d’aujourd’hui est en train d’échapper aux intellectuels de l’ancien monde. Voilà ce que cette fronde est en train de nous dire, avant que la bascule n’apparaisse finalement inéluctable à tous. Une sorte de chant du cygne, en quelque sorte. Leurs déclarations fortement médiatiques n’ont pas seulement pour objectif d’attirer l’attention sur leurs personnes, bien que cela ne soit pas absent de leurs préoccupations. Elles ont pour objectif de recréer un paysage qui n’existe plus nulle part : celui d’un affrontement binaire. Il faudrait donc être « pour eux » ou « contre eux » selon une logique qui régale les médias qui se sont toujours fait une spécialité de ce genre de confrontation. Or le monde échappe à la binarité : il est devenu multiple, et fondamentalement instable. Ce ne sont plus seulement les idéologies qui se succèdent à un rythme accéléré, ce sont les questions de société, les situations économiques, politiques et militaires. Les idéologies suivent, s’adaptent, se métissent. Ce ne sont plus elles, ni les intellectuels qui prétendent en être les garants, qui impulsent les actions. Aujourd’hui, l’extrême fragmentation des rapports de force entre entité politique ou idéologique rend impossible la délimitation d’affrontements entre des forces clairement identifiées et circonscrites. En même temps, un grand nombre de problèmes nouveaux surgissent du fait des progrès technologiques qui évoluent à une vitesse sidérante. L’atomisation des rapports de force et le métissage des idéologies sont d’abord à envisager comme un effet des bouleversements technologiques, de leur intrication croissante, et des nouveaux paysages économiques et politiques qui en surgissent. Il y a dix ans, nous pensions vivre une nouvelle renaissance, nous nous apercevons que nous en vivons une nouvelle tous les deux ans ! En témoignent le développement du Web 2.0 qui accroît exponentiellement les échanges horizontaux entre individus et les espaces dits « communautaires », ou bien, dans un tout autre registre, le projet GRAIN qui réunit ensemble des disciplines jusqu’ici jugées totalement étrangères l’une à l’autre : la génomique, la robotique, la recherche en intelligence artificielle et les nanotechnologies. Dans ce monde nouveau, le métissage et le communautarisme ne sont pas une option, c’est à la fois le reflet et la conséquence inéluctable de l’évolution technologique.
Or la pensée occidentale, à la différence de la pensée orientale qui valorise « l’impermanence », est faite pour penser la stabilité. L’appel de Gilbert Simondon à penser ce qu’il appelle la « métastabilité » n’a pas été entendu. Cet état qui dépasse la simple opposition entre stabilité et instabilité se définit par la richesse de ses potentiels pour un devenir. Pour lui, la caractéristique de l’être humain est d’entretenir lui-même en permanence cette métastabilité comme condition d’un dépassement permanent. Trop dérangeant. L’intellectuel du XXe siècle déplacé au XXIe continue à vouloir penser le long terme, la stabilité et les choix binaires qui s’excluent, alors que c’est la dispersion qui caractérise le moment actuel, et la nécessité d’accéder à une pensée du « à la fois, à la fois ». En témoigne la façon dont Michel Onfray, lorsqu’il prend quelques mois pour s’intéresser à l’ensemble de l’œuvre freudienne, conclut à la nécessité de la rejeter en bloc. Rien à sauver dans la multitude des concepts et des propositions pratiques proposés par l’inventeur de la psychanalyse. Le cas de Régis Debray est tout aussi exemplaire. Une logique d’opposition binaire a toujours largement imprégné ses schémas conceptuels autant que politiques, et il est en cela la une figure emblématique de l’intellectuel engagé du XXe siècle. Mais en même temps, il a cherché à y échapper en développant, sous le nom de Médiologie, une recherche sur l’impact des technologies, allant jusqu’à affirmer que « nous finissons toujours par avoir l’idéologie de nos technologies ». Hélas, dans la très longue interview qu’il donne au Journal Le Point (semaine du 28 au 3 octobre 2015), cet aspect de sa pensée n’est même pas évoqué. La logique d’opposition binaire s’impose à chaque phrase et le père de la « médiologie » finit par affirmer ne voir aucune idéologie de remplacement à celles que les naufrages du XXe siècle ont englouties, aucune nouvelle « religion » pointant son nez à l’aube du XXIe siècle. Pourtant, il en est une dont les médias nous parlent de plus en plus et dont un nombre de plus en plus important de scientifiques se font l’écho. Les voix qui s’élèvent ne viennent pas des bibliothèques, et c’est entre leur laboratoire et Internet que ces penseurs de l’avenir partagent leur temps. Et de quoi nous parlent-ils ? De transhumanisme. Et la preuve que cette idéologie est prête à prendre la relève des précédentes est qu’une opposition binaire la traverse déjà, propre à permettre aux nostalgiques de l’ancien monde d’y retrouver leurs habitudes ! Pas besoin de refuser d’être transhumaniste pour exercer sa capacité de choix, puisque nous sommes invités à choisir entre les libertariens partisans d’une accélération rapide du métissage homme-machine, au risque que les innovations ne profitent qu’à quelques-uns, et les démocrates qui insistent sur le fait que le progrès doit bénéficier également à tous. Pour ceux qui tiennent à penser le monde de façon binaire, il sera donc encore possible de s’affirmer transhumanistes « de gauche » ou transhumanistes « de droite », sociaux ou libéraux, sans plus avoir à se poser la question de ne pas l’être.
Mais la question aujourd’hui face à cette nouvelle religion montante est plutôt de savoir comment nous en passer. Résistons à la fois à la nostalgie d’un passé d’avant la mondialisation numérique et à une religion qui nous promet de nous débarrasser de la souffrance, de la perte et de la mort, avec pour seul espoir, si nous échappons au risque inégalitaire, de nous retrouver tous identiques sous prétexte d’être tous alignés sur un optimum. Remettons la diversité au centre de tout, que ce soit dans le domaine biologique, psychique ou technologique. Faisons travailler les extrêmes, et favorisons la conception de machines qui soient moins conçues en fonction d’une certaine idée de l’homme que mises au service des relations entre tous les hommes. Des machines qui nous permettent de mieux nous connaître nous-mêmes, de mieux communiquer avec nos semblables, et de faire ensemble, grâce à elles, ce que nous ne pouvons ni faire seul avec elles, ni ensemble sans elles. Bref, faisons en sorte de travailler à prolonger partout le programme de la vie, qui n’a jamais cessé de se diversifier et de se croiser pour s’enrichir.
Hélas, les nostalgies d’intellectuels aux egos surdimensionnés qui occupent aujourd’hui les colonnes des journaux ne seraient pas si problématiques si elles n’étaient aussitôt récupérées par ceux qui ont décidé de faire du maintien du passé le levier d’une prise de pouvoir sur l’avenir. « Prenons garde d’entrer dans l’avenir à reculons », écrivait Paul Valéry. On ne saurait donner meilleur conseil à nos intellectuels médiatiques. Car leur influence est grande, et leur chant du cygne pourrait nous coûter cher.

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