« Le Jeu de la mort » Quand l’institution pousse au crime

Posté par Serge TISSERON le 24 avril 2011.

Au début des années 1960, Stanley Milgram a imaginé une expérience dans laquelle deux volontaires étaient invités à participer à une recherche sur la mémoire : l’un devait apprendre par coeur des suites de mots, et l’autre le questionner en lui infligeant des décharges électriques en cas de mauvaise réponse. La victime était en réalité un autre chercheur qui faisait semblant de souffrir à chaque fois qu’il était puni. Cette expérience a inspiré récemment un documentaire centré sur un jeu télévisé fictif : « Le Jeu de la mort ». Comme dans l’expérience de Milgram, le rôle de la victime est joué par un acteur. 81% des candidats vont jusqu’à infliger une décharge mortelle - plus de 400 volts - alors qu’ils n’étaient que 62% dans l’expérience originelle. 81% des candidats vont jusqu’à infliger une décharge mortelle - plus de 400 volts - alors qu’ils n’étaient que 62% dans l’expérience originelle. Comment expliquer cette différence ? Tout d’abord, contrairement à ce qui a pu être dit, ce film ne nous apprend absolument rien sur l’influence possible de ce genre de programme sur ses spectateurs. En revanche, il montre que la parole d’un présentateur de télévision proférée dans le cadre d’un studio d’enregistrement peut inciter ceux qui s’y trouvent - tout au moins s’ils sont pris chacun séparément - à faire taire leurs sentiments compassionnels, voire, pour certains d’entre eux, à ne pas en éprouver du tout. En effet, comme dans l’expérience de Milgram, le questionneur ne dit jamais « Continuez, j’assume toutes les responsabilités » mais « Continuez, nous assumons toutes les responsabilités ». La distinction est essentielle. Or c’est là qu’une différence capitale oppose l’expérience de Milgram au « Jeu de la mort ». Contrairement à la situation originelle dans laquelle il est en situation duelle avec le questionneur, la présentatrice donneuse d’ordres trône ici sur un plateau de télévision qui est un vrai miroir de la communauté sociale. On y trouve tous les degrés de la hiérarchie, depuis la femme de ménage jusqu’aux caméramans en passant par les maquilleuses, les preneurs de son, les pompiers de service et les hôtesses… sans oublier le public. Du coup, le candidat qui envoie des chocs électriques n’obéit pas aux injonctions de la présentatrice parce que c’est un ordre, mais parce cela lui garantie de garder sa place dans la communauté présente sur le plateau, tandis que désobéir lui fait craindre d’en être rejeté. Le conflit psychique mobilisé dans cette situation n’oppose pas seulement la morale personnelle au sens de l’obéissance. Il la met surtout en compétition avec l’angoisse de l’exclusion sociale. Autrement dit, la question centrale posée par ce documentaire est celle de l’obéissance à une autorité exercée dans le cadre d’une institution qui prétend s’en porter garante. Il en est bien souvent ainsi. C’est l’angoisse d’être exclu de sa communauté qui fait obéir à des ordres inhumains.

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