Le jour où grâce à Google, ma mère reconnaîtra son fils

Posté par Serge TISSERON le 21 août 2013.

On parle beaucoup en ce moment de la façon dont Google, et quelques autres géants informatiques américains, archivent nos données personnelles et gardent notre mémoire... à notre insu. Pourtant, sa dernière innovation technologique pourrait bien être mise au service de la mémoire de chacun.

Des lunettes pour voir ce que l’oeil ne voit pas

Ces lunettes permettront à celui qui les porte de voir s’afficher en temps réel toutes les informations disponibles sur Internet grâce à un système de projections sur l’une de ses deux rétines. Il sera ainsi possible d’avoir des informations immédiates sur les objets, les personnes, les paysages et toutes les situations que l’on peut rencontrer dans la vie courante, pourvu que celle-ci fasse l’objet de commentaires sur Internet. Il est bien évident que le système nous donnera accès aussi à un grand nombre de publicités, ciblées comme il se doit, et si mes lunettes repèrent que tous les jours à 16 h 30, je commence à chercher une boulangerie pour m’acheter un pain au chocolat, elle aura tôt fait d’attirer mon attention dès 16 heures sur les établissements recommandés dans le quartier où je me trouve, quelle que soit la ville.
Malgré les incontestables performances technologiques de l’objet, j’étais réticent jusqu’à ces derniers jours car j’en voyais mal l’utilité concrète : je peux d’ors et déjà trouver ces informations avec mon smartphone, où que je sois et quand je le désire. Et puis j’ai trouvé ce que je vais en faire : les offrir à ma vieille maman.

Des lunettes pour retrouver la mémoire

La maladie d’Alzheimer qui la ronge l’empêche en effet de me reconnaître à chaque fois que je vais la voir. C’est très éprouvant pour moi. Si seulement elle me disait en levant les yeux : « Ah Serge, c’est toi, bonjour comment vas-tu ? » Hélas, elle me regarde à chaque fois comme un étranger. Grâce aux lunettes Google, elle verra s’afficher mon nom et elle pourra lire que je suis son fils, elle lira également mon âge, elle lira que je suis le frère de son autre fils et nous pourrons ainsi avoir une conversation. A chaque moment, quand je dirai quelque chose qu’elle ne comprendra pas, les lunettes Google soigneusement programmées pourront l’informer immédiatement de la situation. Si je lui montre la photo de ses petits-enfants, elle verra le nom de chacun s’afficher dessus en surimpression. Et elle pourra dire : « Comme Eric a grandi » ou « Martine a vraiment beaucoup changé… » Il ne lui sera même pas nécessaire de continuer à savoir lire. En effet, comme les lunettes google sont munies d’une oreillette, il sera possible que l’information soit communiquée par voie auditive. Quand ma mère aura perdu la capacité de lire, il lui restera la capacité d’entendre les noms des enfants qu’elle fixera sur la photo que je lui tendrai. Et quand elle me regardera, elle entendra : « C’est Serge, c’est ton fils ».

Des lunettes pour faire oublier le handicap

Ma vie en sera changée, et aussi la vie de tous ceux qui la côtoieront. Et la sienne ? J’essaie de me mettre à sa place… Si un jour cette maladie m’empêche à mon tour de reconnaître mes enfants, mes lunettes Google ne me rendront pas mes sentiments pour eux. Mais en me rappelant à chaque fois que je les verrai que ce sont mes enfants, que je les aime et qu’ils aiment que je le leur dise, je saurai adopter le comportement adéquat à la situation. Et ils continueront à être heureux de me voir par la manière dont je les reconnaîtrai et par les marques d’affection que je leur témoignerai.
Bien entendu, la maladie n’en sera pas vaincue pour autant, mais la vie sociale des malades en sera considérablement transformée. Il y a peut-être une comparaison possible de cette situation avec le passé. C’est lorsque, dans les années 1960, les malades mentaux ont abandonné leurs uniformes de pensionnaires pou commencer à s’habiller comme tout le monde. Ils ont pu alors sortir des hôpitaux psychiatriques sans être identifiés comme « les fous de l’asile d’à côté ». Bien sûr, le psychotique habillé comme « Monsieur tout le monde » n’est pas pour autant « Monsieur tout le monde ». Mais le regard que les autres portent sur lui en est changé, et du coup, le regard qu’il porte sur lui-même l’est aussi. Grâce aux lunettes Google, je rêve que les patients atteints d’Alzheimer bénéficient du même bouleversement. Ceci dit, peut être certains refuseront-ils d’avoir recours à ce subterfuge et préféreront oublier… qu’ils ont oublié. Mais c’est toujours mieux d’avoir le choix.

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