Partager sur Internet sa tension artérielle et ses rythmes de sommeil

Posté par Serge TISSERON le 1er février 2014.

Des petits appareils sont apparus sur le marché, qui permettent d’informer leurs usagers sur leur rythme cardiaque, leur temps et leur qualité de sommeil, leur tension artérielle et beaucoup d’autres paramètres relatifs à leur physiologie et à leur santé.

L’évaluation de soi

Dans une époque qui valorise l’évaluation sous toutes ses formes, on pourrait être tenté d’en voir là un nouvel avatar. Les employés soumis à de multiples procédures d’évaluation dans leur activité professionnelle s’auto-appliqueraient en quelque sorte à eux-mêmes la logique à laquelle ils sont contraints de l’extérieur dans leur entreprise. Mais c’est avoir une bien piètre idée de l’être humain que de le réduire à cette machine à répéter sur lui-même ce qui lui est imposé du dehors. Cela arrive bien sûr parfois, mais c’est plus l’exception que la règle. Cherchons alors ailleurs. Et si l’intérêt d’un nombre croissant de nos contemporains pour ces petites machines relevait tout simplement du désir de se donner un compagnon ?

Un compagnon idéal

Je dis bien un compagnon, et pas un doudou. Car un doudou n’informe que sur ce qu’on lui a communiqué de soi. L’ours en peluche d’un enfant peut lui dire à l’oreille qu’il est triste parce que c’est en effet ce que l’enfant pense, voire ce qu’il a dit à son ours quelques minutes auparavant. Mais ces nouvelles petites machines sont justement destinées à permettre à chacun de recevoir sur lui-même un nombre considérable d’informations qu’il n’aurait jamais pu trouver seul. Nous rejoignons ici l’idée du compagnon idéal dont chacun rêve : un compagnon qui ne prend jamais la parole sans qu’on la lui donne, qui répond aussitôt aux questions qu’on lui pose, et qui s’avère suffisamment bien informé pour être crédible sur les informations dont il dispose à notre sujet. Bien entendu, ces petites machines ont leur limite. Elles donnent des informations, mais ne peuvent pas (encore ?) les interpréter, et encore moins nous conseiller : par exemple nous expliquer que si notre dépense calorique est insuffisante, il vaudrait mieux que nous prenions moins notre voiture pour marcher plus ; ou encore qu’il serait préférable de remplacer les frites que nous aimons tant par des courgettes bouillies. Mais ce qui peut apparaître comme une insuffisance de la technologie pourrait bien expliquer au contraire leur succès : nous fournir des informations brutes sans jamais nous faire courir le risque de nous confronter à nos choix de vie.

Un nouveau partage de l’intimité

Mais il existe encore une autre raison pour laquelle ces petits appareils connaissent un tel succès : c’est le partage de leurs informations sur Internet. Nous rejoignons là une logique essentielle des réseaux : alors qu’avant l’invention d’Internet, le but de chacun était de se rapprocher de ceux avec lesquels il pouvait partager quelques centres d’intérêts privilégiés, le réseau a suscité le désir de se rapprocher aussi de ceux avec lesquels il est possible de partager un nombre considérable de choix. Il ne s’agit plus seulement de rencontrer quelqu’un qui partage ma passion pour la philatélie ou la musique classique, mais qui est aussi intéressé par les films de Clint Eastwood, l’escalade et la tarte Tatin. Sans pour autant d’ailleurs nier l’altérité, car les quelques rares personnes avec lesquelles je partage beaucoup peuvent être en même temps explicitement d’un autre sexe, d’un autre âge, et d’un autre métier que moi. Le partage des données fournies à chacun par ces technologies numériques serait donc de pouvoir ajouter à son réseau ceux qui partagent les mêmes dépenses caloriques, le même rythme cardiaque et les mêmes oscillations de tension artérielle que soi. D’abord les partager, et peut être, ensuite seulement, mais pas obligatoirement, s’informer mutuellement sur les raisons et les conséquences de ces particularités partagées.

Bref, on aurait tort de voir dans ces technologies de l’exploration et de l’appréciation de soi une apologie de l’autocontrôle. C’est bien plus du côté de la boulimie du partage d’intimité qu’il faut chercher à comprendre les raisons de leur succès. Une intimité qui ne se réduit bien sûr jamais aux éléments qu’on en donne. Sur Internet comme partout ailleurs, l’homme échappe toujours.

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