Qui a peur de Michel Onfray ?

Posté par Serge TISSERON le 17 mai 2011.

Au delà de son aspect polémique, le livre de Michel Onfray soulève plusieurs problèmes dont il convient de ne pas lui laisser la primeur. Il serait catastrophique de laisser présenter les concepts freudiens comme une sorte d’évangile auquel les psychanalystes seraient invités à croire sans pouvoir en contester la validité, et la psychanalyse comme une citadelle de certitudes qui ne pourrait être remise en cause que par un esprit libre l’abordant de l’extérieur. Bien entendu, Michel Onfray a tout intérêt à le faire croire car cela donne à son combat des allures de petit David défiant le géant Goliath ! Mais rappelons que certains psychanalystes n’ont pas attendu Onfray pour ouvrir le débat d’une critique fondamentale de la théorie freudienne. Déjà, Sandor Ferenczi, compagnon de route de Freud, lui reprochait de s’être écarté de l’idée première de traumatisme personnel et d’y avoir préféré l’analyse des fantasmes, le complexe d’Œdipe, la castration et l’envie du pénis, toute chose qui lui paraissaient de moindre intérêt. Plus près de nous, Jeffrey Moussaieff Masson (Le réel escamoté, 1984) a mis en rapport la construction de la théorie oedipienne avec la crainte de Freud de se trouver marginalisé en prenant la défense des victimes qu’il recevait dans son cabinet. Selon cette théorie, les assauts sexuels que les patientes racontent avoir subis dans leur enfance sont des fantasmes. « Les thérapeutes pouvaient rester ainsi du côté des vainqueurs et des puissants plutôt que de celui des victimes misérables de la violence familiale », écrit J. Masson.

L’historienne Marianne Krüll (Sigmund, fils de Jacob, 1979) s’est quant à elle intéressée au rôle des non-dits familiaux dans la famille du petit Sigmund. Que signifient pour un enfant d’être interdit par ses parents de réfléchir sur ce qu’ils étaient, sur leur passé, leurs inhibitions, leurs transgressions ? La réponse de Krüll est sans appel : on devient comme eux, on reproduit les mêmes comportements interdicteurs dans nos rapports avec les autres. Ainsi Freud exerça-t-il le rôle inhibiteur - il n’est pas excessif de dire castrateur - de son propre père vis-à-vis de ses disciples. Ce qui faisait dire au psychanalyste Nicolas Abraham, comparant le fondateur de la psychanalyse à Attila : « Là où Freud passe, l’herbe ne repousse plus ». Marianne Krüll arrive à la conclusion que Freud a construit un pan entier de sa théorie pour masquer des questions douloureuses qui touchaient au tabou de son propre père : parmi ces éléments de théorie, il y aurait le mythe du meurtre du père primitif, et en fin de compte, toute la théorie oedipienne avec les nombreux concepts et les élaborations qu’elle fonde. Elle rejoint les travaux de Marie Balmary (L’Homme aux statues : la faute cachée du père, 1979) qui considère le complexe d’Œdipe comme une défense que Freud édifia pour se protéger contre l’angoisse que suscita en lui sa première découverte, celle des fautes sexuelles des pères.

Une étape récente a consisté dans l’ouvrage Questions à Freud de Nicholas Rand et Maria Torok que j’ai publié en 1995. Pour ces auteurs, plusieurs des « grandes découvertes » freudiennes sont en réalité un mur que leur auteur a érigé pour tenter de se masquer l’étendue d’un drame familial occulté autour d’un trafic de faux roubles. Ils placent parmi ces constructions le complexe d’Œdipe, la prépondérance donnée aux fantasmes sur la réalité, la tentation d’établir un catalogue symbolique des objets présents dans les rêves, et l’envie du pénis chez la femme. Est-ce un hasard s’il s’agit des principaux domaines que Michel Onfray se targue d’être le premier à dénoncer ? Mais là où celui ci conclut que Freud aurait abusivement généralisé les données contingentes de sa névrose personnelle dans une réflexion pseudo-scientifique et que ses prétendues découvertes ne concerneraient que lui, les auteurs que nous venons de citer prennent un autre parti. Pour eux, la théorisation freudienne serait partagée entre des découvertes authentiquement scientifiques et des affabulations défensives élevées abusivement au rang de concepts. Et ils concluent qu’une remise à plat de l’ensemble de la psychanalyse s’impose, pour séparer les idées freudiennes dont la valeur scientifique peut être établie de celles qui sont le reflet des petits arrangements du fondateur avec sa névrose.

Alors, une question se pose : pourquoi ces appels, émanant de défenseurs de la psychanalyse et appelant à repenser de fond en comble le projet même de celle-ci, n’ont-ils pas ébranlé le paysage comme le fait le livre d’Onfray ? Parce que la partie se joue à trois et non à deux : les travaux critiques, les institutions psychanalytiques peu enclines à les relayer (sur leur immobilisme, Onfray a malheureusement raison) et les médias.

Or ceux-ci ont changé : ceux des années 2010 semblent plutôt se réjouir de voir le freudisme contesté alors que ceux des années 1990 étaient tenté de le défendre quoi qu’il arrive. Autre élément, la formidable machine de guerre que les Editions Grasset ont mobilisée pour l’occasion. Mais on ne peut pas exclure non plus la responsabilité des psychanalystes eux-mêmes. Plus la psychanalyse est attaquée et plus nombre d’entre eux sont tentés de s’enfermer dans leur pré carré et de se draper dans leurs certitudes. Du coup, ils abandonnent malheureusement le champ de la critique freudienne à ceux qui refusent à la psychanalyse son caractère de voie d’accès unique à l’esprit humain et à ses réalisations. Alors, répétons le : oui, la théorisation de Freud a subi le contrecoup de sa névrose et plusieurs concepts en sont directement le produit. Mais cela n’annule pas pour autant la portée d’autres de ses découvertes. Ce sont ces deux messages qu’il faut maintenir en même temps. Cette position est certes inconfortable, mais il n’y a de progrès possible qu’à ce prix. Tout le reste est démagogie.

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