Tragédies du terrorisme : comment parler de « Charlie » aux enfants

Posté par Serge TISSERON le 10 janvier 2015.

Autour des événements tragiques de ces derniers jours, nous pouvons avoir l’impression d’avoir été sur-informés. Mais nos enfants, eux, se sont souvent sentis submergés d’informations contradictoires où il leur était difficile de se repérer. La localisation d’un village aux environs de Paris, qui nous semble évidente à nous autres adultes, peut les dérouter. Une rue éloignée de chez eux peut leur sembler voisine de la leur parce qu’il s’agit de la même ville et susciter un sentiment de danger bien au-delà du raisonnable. Sans parler des gendarmes équipés de gilets pare-balles et de mitraillettes qui ont subitement surgi dans les lieux publics et qui ont été une cause d’angoisse majeure chez certains enfants, bien plus que des images qui leur paraissent souvent relever de la fiction plus que de l’actualité.

Pourquoi en parler ?

Face à tant de raisons de s’angoisser, le premier des conseils à donner aux parents est d’en parler. Certains peuvent en effet penser que leur enfant n’a rien vu et rien entendu à la télévision ou à la radio. Mais même si c’était le cas, il a bien perçu les discours angoissés des adultes qui l’entourent. Une autre façon de réagir est de penser que les enfants sont parfaitement informés par tout ce qu’ils entendent et voient à la télévision et qu’il n’y aurait pas de raison de leur en parler plus. C’est l’erreur contraire, et elle est également catastrophique. En effet, le jeune enfant qui perçoit l’angoisse de ses parents sans que ceux-ci lui en donnent la raison risque de penser que ses parents sont angoissés à cause de lui, ou pour lui. Et l’enfant un peu plus grand qui est capable de comprendre que l’inquiétude de ses parents n’est pas relative à sa personne, mais à des événements d’actualité, court le risque de penser que si ses parents ne lui en disent rien, c’est parce qu’ils le jugent trop petit pour comprendre, voire trop « bête ». Autrement dit, les parents qui ne communiquent pas avec leur enfant dans cette occasion exceptionnelle compromettent également des possibilités d’échanges ultérieurs avec lui, parce qu’il gardera l’amertume de s’être senti exclu à un moment où il était particulièrement important pour lui de se sentir intégré.

Comment en parler ?

Pour permettre à l’enfant de prendre du recul, la première chose à faire est de lui donner des repères. Rappeler à l’enfant les lieux des catastrophes, les repérer avec lui sur une carte, reconstituer une chronologie, tout cela est essentiel. Cadrer un événement dans l’espace et dans la durée est en effet la première condition pour commencer à le penser. Et cela vaut aussi pour les adultes.

Un autre repère concerne le fait que l’événement montré en boucle se déroule réellement. Tous les adultes sont familiers de la succession, sur le petit écran, de cases d’actualités, de publicité et de fiction, mais il n’en est pas de même pour le jeune enfant. On se souvient que le 11 septembre 2001, beaucoup d’enfants ont cru que les avions percutant des tours appartenaient à un film de fiction. Dans la poursuite des meurtriers des journalistes de Charlie hebdo, les images d’hélicoptère d’où pointent des mitraillettes peuvent sembler aux enfants appartenir à un film de guerre.

Un autre repère consiste aussi à résumer la situation. Chacun trouvera la meilleure façon de le faire en fonction de ses convictions. J’en propose une : des dessinateurs se sont moqués des Dieux de toutes les religions ; mais parmi celle-ci, il y a la religion musulmane dans laquelle il est interdit de représenter Dieu, et plus encore de s’en moquer ; des musulmans très choqués par ces dessins ont décidé de venger leur Dieu en tuant ces dessinateurs ; une très grande majorité de musulmans ont évidemment condamné cette action et le monde entier s’en est scandalisé ; les meurtriers ont finalement été tués par la police.

Mais n’oublions pas que l’important est sans doute moins de donner des mots à l’enfant pour qu’il puisse commencer à penser l’événement que de lui permettre d’évoquer ce qu’il en pense lui-même.

Qu’en pense-t-il ?

Beaucoup d’enfants risquent de ne pas oser poser de questions. D’abord parce qu’ils craignent d’augmenter l’angoisse de leurs parents par leurs demandes ; et ensuite par peur de passer pour un « petit » incapable de comprendre le sens de ce qu’il voit. C’est donc aux parents de tendre la perche à leur enfant pour amorcer l’échange. Un échange dans lequel l’important n’est pas tant de lui « expliquer » que d’écouter ce qui l’inquiète, et ce qu’il a retenu de ce qu’il a entendu, à la télévision ou avec ses camarades.

Mais les parents et les éducateurs ont tout de même un message essentiel à faire passer : celui de l’entraide et de la solidarité qui se manifestent aujourd’hui autour de cette tragédie.

Insister sur l’empathie et la solidarité

La plupart des enfants sont constamment confrontés à des actualités, des films de fictions et des jeux vidéo dans lesquels la violence destructrice sont au premier plan, mais où l’entraide et la solidarité sont, hélas, très peu présents. Or, si ces qualités n’existaient pas chez l’être humain, l’humanité aurait disparu depuis longtemps. Pointer à l’enfant l’importance de la solidarité et de la compassion, insister sur celles de la communauté musulmane pour les victimes, est la meilleure manière de montrer à l’enfant qu’un monde différent est possible et que ce monde commence déjà à se construire. Car l’enfant, bien plus encore que l’adulte, a besoin de penser que le monde de demain sera plus beau que celui qu’il voit aujourd’hui. Et tout ce qui peut être présenté par l’adulte comme un signe avant-coureur de cette évolution est le bienvenu. Il y puise de la confiance dans le monde, et si cette empathie et cette compassion lui sont présentées par son parent, il développe également de la confiance dans celui-ci.

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