Voulez vous tchater avec Princesse ou Bazokagod ?

Posté par Serge TISSERON le 11 mai 2014.

Les échanges sur Facebook, ou à travers une plateforme de jeux vidéo en ligne, ne sont pas moins réels que des échanges en face à face. Les technologies informatiques, de ce point de vue, organisent simplement de nouvelles formes de présence à autrui qu’il n’y a aucune raison de désigner comme « virtuelles ». Faut il alors bannir ce mot de notre vocabulaire ? Non, parce qu’il nous permet de penser la complexité de notre rapport au réel, avec ou sans écrans, et aussi la particularité des relations que nous établissons à travers ceux-ci. Pour le comprendre, commençons par quelques repères étymologiques.

Numérique ou virtuel ?

Le terme « numérique » vient du latin numerus qui signifie « nombre » : numériser une information consiste à la transformer en données numériques. Le mot virtuel, lui, vient du latin virtualis, qui provient du mot virtus signifiant la capacité de mettre en route une activité. Autrement dit, le virtuel est inséparable d’une anticipation. Or le cerveau bâtit justement sans cesse des représentations qui permettent l’anticipation et la simulation mentale d’acte possibles. Il est donc parfaitement légitime de nommer ces représentations « virtuelles », et de parler de « virtuel psychique » en donnant au mot le sens par lequel le philosophe Gilles Deleuze l’a distingué du potentiel : le virtuel n’est pas ce qui est en devenir, mais ce qui est en instance d’être actualisé. Ce virtuel psychique est différent à la fois des représentations perceptives assujetties aux expériences concrètes avec l’environnement, et des représentations imaginaires qui s’éloignent très vite de la réalité qu’elles prennent comme point de départ. L’accommodation du réel résulte d’un va et vient permanent entre ces deux types de représentations de manière à les articuler entre elles. C’est à cette condition que nous nous adaptons au réel, c’est-à-dire aux informations que nos sens nous donnent sur l’état du monde.

Quand la relation devient virtuelle

Une façon d’interrompre l’indispensable articulation entre les représentations d’anticipations et les retours d’expérience consiste à ignorer les secondes et à continuer de penser que tout est tel qu’on l’anticipe. Celui qui est dans cette situation développe son projet en ignorant la réalité. Il n’a plus avec le monde une relation partagée entre l’importance qu’il donne à ses objets psychiques virtuels et celle qu’il donne aux informations par lesquelles ses organes des sens l’informent de la réalité. Il perd le contact avec celle-ci et s’engage dans une relation virtuelle au monde. Cette forme de relation à des interlocuteurs a toujours existé, et elle a toujours été facilitée par l’utilisation de moyens de communication à distance, comme l’échange de lettres qui permet parfois de communiquer avec un partenaire imaginé bien plus qu’avec un partenaire réel. Mais les interfaces numériques en augmentent considérablement le risque.
En effet, lorsque nous rencontrons un interlocuteur réel, nous sommes d’abord concernés par la représentation que nous nous faisons de lui, et nous devons ensuite modifier cette anticipation au fur et à mesure des échanges réels qui font suite au premier contact. Mais si nous interagissons avec un interlocuteur par l’intermédiaire d’un pseudonyme et/ou d’un avatar présents sur un écran, la situation est plus complexe. Par exemple, si mon interlocuteur dans les mondes numériques s’appelle Princesse ou Bazokagod et qu’il est figuré sous la forme d’une elfe ou d’un taureau, je suis d’abord confronté aux associations que m’évoquent ces noms et ces apparences. Si je connais celui qui se cache derrière, je peux rapidement les oublier et privilégier ce que je connais de mon interlocuteur réel. Mais si je l’ignore, je me trouve dans une situation nouvelle par rapport à la communication en présence physique. Dans celle-ci, ce que j’anticipe de mon interlocuteur me prépare à le rencontrer, mais constitue tout autant un filtre qui m’empêche partiellement de l’appréhender tel qu’il est. Dans la relation médiatisée par une interface numérique, nous avons affaire à un filtre de plus : les anticipations associées à l’avatar et/ou au pseudonyme.

Une tentation depuis les origines du monde

C’est pourquoi les médiations numériques peuvent engager, bien plus que la relation en présence réelle, dans la recherche d’un monde artificiel conforme à nos attentes. Nous pouvons y privilégier nos anticipations, c’est-à-dire nos objets psychiques virtuels, en décidant de croire que la réalité y correspond, au point parfois de ne plus accorder d’importance aux messages contraires que nous donne l’interlocuteur humain qui existe derrière les représentations visibles sur l’écran. Cette fuite possible de la réalité rend nécessaire que les parents et les thérapeutes soient attentifs à la relation que les adolescents ont avec leurs interlocuteurs par écrans interposés, bien autant qu’à la durée qu’ils passent devant ceux-ci.
Mais cette situation a aussi un volet épistémologique. La tentation de fuir une relation réelle en se réfugiant dans la représentation que nous avons de l’autre est liée à la nature même du fonctionnement psychique, même si les technologies numériques la favorisent incontestablement. C’est pourquoi rencontrer in real life les personnes que nous rencontrons par écran interposé est une nouvelle épreuve de réalité que ces technologies nous imposent. La relation en présence physique n’est plus « réelle » que la relation médiatisée par le numérique, mais elle est assurément moins déréalisante.

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