Voulons nous des robots esclaves ou des robots miroirs ?

Posté par Serge TISSERON le 19 avril 2014.

Aujourd’hui, les écrans nous entourent, demain ce sera les robots. La preuve, Google a racheté en 2013 huit entreprises de robotique. Est ce pour nous préparer l’avenir que nous souhaitons ? Hélas, c’est bien plutôt pour nous préparer celui que les techniciens de Google nous souhaitent à notre place ! Autrement dit, il est plus urgent que jamais de réfléchir aux robots que nous désirons pour demain.

Les robots, des outils comme les autres ?

Depuis que l’être humain fabrique des outils, il est porté par deux désirs complémentaires. D’un côté, il souhaite étendre son pouvoir sur le monde. Il crée pour cela des objets qui prolongent ses possibilités, celles de ses muscles, mais aussi ses possibilités de calcul, sa mémoire et même son imagination. Mais l’être humain crée aussi des objets qui ont pour objectif de lui permettre de mieux se connaître. Certains concernent son corps, comme le simple miroir qui lui permet de découvrir son apparence, et aussi les diverses machines de visualisation de ses organes internes, comme le scanner, l’échographie, le Doppler ou l’IRM,... Mais certaines de ces machines concernent également le désir qu’il a de connaître son intériorité : le langage qui lui permet de se raconter et de recevoir une réponse a ainsi été largement amplifié par l’écriture. Grâce à celle-ci, l’être humain a acquis la possibilité de communiquer ses pensées et ses émotions à des personnes éloignées, mais aussi de les faire connaître à un nombre considérable de gens. Il peut aussi retrouver très longtemps plus tard les pensées, les projets et les rêveries qui ont une fois traversé son esprit. Ce qu’il a noté, il peut non seulement le communiquer à d’autres, mais aussi en rafraîchir sa mémoire. Avec l’écriture, l’être humain s’est donc donné le moyen d’avoir un miroir de son intériorité. Le magnétophone, le disque, et toutes les formes d’enregistrement contemporaines sont également des prolongements de cette possibilité. Toutes les techniques de communication peuvent être utilisées autant pour échanger avec soi-même qu’avec les autres. On peut parler à quelqu’un, mais aussi se parler à soi-même : c’est le discours intérieur. On peut écrire pour d’autres, mais aussi pour soi : c’est le journal intime destiné à le rester. On peut faire des photographies pour envoyer ses images à d’autres, mais aussi les utiliser pour retrouver le souvenir d’un événement ancien. Cette distinction entre les objets qui prennent en relais nos possibilités instrumentales et ceux qui nous tendent un miroir de nous-même est fondamentale. Elle trace aujourd’hui les deux voies autour desquelles l’être humain s’entourera de robots. D’un côté, des outils capables de travailler à sa place, de l’autre, des machines capables de l’écouter, de lui renvoyer quelque chose de lui-même, de le conseiller et de l’aider à mieux réussir sa vie.

De la fable de Real Humans au rêve de Her.

Deux productions audio-visuelles témoignent de ces deux désirs opposés et complémentaires. La première est la série suédoise Real Humans . Les robots y ont été conçus pour effectuer les tâches considérées comme ingrates, dangereuses ou avilissantes : ouvriers, femmes de ménage, gardes malade ou prostitués. Mais les perfectionnements technologiques dont ils bénéficient finissent par leur permettre de devenir autonomes. C’est le moment où des humains décident de leur reconnaître des droits au même titre qu’à eux-mêmes, en décidant de les considérer comme des vivants non humains.
L’autre film est Her , de Spike Jonze. Son héros, Théodore, se laisse séduire par une annonce vantant les mérites d’un compagnon numérique, un Operating Système présenté par la publicité comme une véritable « conscience ». Il ne s’agit pas d’un robot avec un corps artificiel comme les héros de la série suédoise, mais d’un programme informatique capable d’interagir avec un être humain, et même, nous l’apprendrons par la suite, avec des milliers d’entre eux en même temps. Théodore l’achète, l’installe, et s’engage avec lui dans une relation de connivence où chacun des deux va se découvrir. Du moins c’est ce que Théodore, et le spectateur avec lui, est invité à croire. Car un programme informatique, tout comme un robot, est avant tout un outil de simulation, et nous ne saurons évidemment jamais jusqu’où les souhaits qu’il affiche ont été prévus par son concepteur...

Quels robots pour demain ?

Mais les technologies numériques ouvrent encore d’autres possibilités : elles peuvent devenir de formidables supports de pratiques autobiographiques. Tout d’abord, elles nous permettent de marquer les événements dont nous voulons garder la trace. Avec un téléphone mobile muni d’un dictaphone, je peux continuer à laisser s’évaporer les conversations sans importance, mais aussi enregistrer celles qui me paraissent essentielles et mémoriser les SMS que j’envoie. Je peux faire des photographies et des petits films que je vais archiver ou, si c’est mon souhait, faire disparaître définitivement. Les technologies numériques proposent de mettre en jeu de nouvelles écritures de soi, de construire des représentations de sa vie passée et de leur donner une place dans son présent. Où que nous soyons, nous pouvons à tout moment enregistrer et thésauriser notre butin autobiographique, construire le récit de notre vie et de celle de nos proches au jour le jour, les partager et les mettre en scène dans notre habitat ou notre lieu professionnel. Cet archivage finit par construire une histoire que d’autres pourront choisir plus tard de s’approprier, de commenter, ou tout aussi bien d’ignorer s’ils le désirent.

La tentation majeure dont l’homme doit se garder à l’ère de l’automatisation généralisée est celle de trouver avec les robots le partenaire idéal que la vie lui refuse, que ce partenaire soit pensé comme un esclave servile sur le modèle de ce qui se passe dans Real Humans) ou sur celui d’un partenaire de connivence parfait comme dans Her. Bien au contraire, nous devons réfléchir à ce que nous pouvons faire ensemble, avec les robots, que nous ne pouvons faire ni chacun séparément, ni ensemble sans robots. Autrement dit, placer non seulement l’humain, mais le collectif, au centre du développement des robots, et concevoir des machines qui ne soient des interfaces de communication avec soi-même que pour favoriser la communication avec les autres.

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